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Positif, Avril 1993
par Frédéric Richard

Sabine, Vivre sa vie

A priori, le scénario de Sabine - comment une adolescente démunie quitte son père alcoolique, découvre l'amour, une maternité précoce, une belle-mère abusive, le découragement, la drogue, la prostitution puis le sida -, ne brille guère par son originalité. Cette abondance de lieux communs engageait le second film de Philippe Faucon sur un terrain particulièrement miné. Entre une fiction centrée sur la figure à caractère fantasmatique de la prostituée et un film à thèse englobant la réalité sociale d'un phénomène dans la totalité d'une représentation, la marge de manœuvre était étroite.

Philippe Faucon emprunte la voie heureuse d'un cinéma de proximité. L'actualité du sujet (déstructuration de la cellule familiale, inadaptation de la structure sociale, relations entre drogue, prostitution et sida) va de pair avec la construction d'un cadre reléguant loin de lui tout chantage à l'émotion et toute naïveté assimilée au délicat concept de " spontanéité ". La proximité mondaine du sujet se double de celle du " personnage ", aussi rigoureusement enserré par le cadre que dans le réseau de déterminations le conduisant de manière strictement linéaire de l'incipit au terme du récit.

Sabine est un prénom de prostituée, une charge symbolique. Une figure universelle prend forme en la personne d'Agnès. Mais loin de toute fascination pour le mythe de la prostituée (pour son " genre "), Philippe Faucon cherche à en montrer l'envers. Il n'y a dans cette entreprise ni vérisme, ni naturalisme, ni psychologie. Agnès ne raconte pas sa vie ; exit le reality show. Avec un sens aigu de l'ellipse et des raccords, Faucon opte pour le dépouillement de la mise en scène, pour l'ascétisme du cadre. On ne manquera pas de convoquer Bresson, mieux vaut invoquer Eustache et son souci constant de nourrir la vie présente par le cinéma, dans un permanent va-et-vient du document à la fiction, dans une abolition du réel par sa représentation. Sabine est un documentaire hanté par le mélodrame. Philippe Faucon nous montre comment la vie peut être tragiquement habitée par le cinéma. Il privilégie la densité concrète du personnage d'Agnès à son image abstraite.

L'extraction du cadre de tout ce qui n'est pas nécessaire au bon déroulement de la narration permet de concentrer toute notre attention sur le mouvement des personnages. Cette extraction est le principe de la mise en scène qui offre la possibilité à la caméra de capter au plus près une confrontation des personnages à un scénario qui les condamne. Les faits s'enchaînent logiquement, froidement, sans que soit porté le moindre jugement moral. Le réalisme est totalement factuel. L'émotion est purifiée de toute facticité car non seulement la figure de la prostituée ne résiste pas au travail de la démystification, mais surtout la structure cinématographique elle-même démystifie le mélo, le genre qu'elle utilise. La suppression de la musique, son attribut fondamental (seuls les génériques sont ponctués par quelques rares mesures), répond à un besoin d'élimination des effets contingents du mélodrame. Le procédé ruine pour le spectateur toute tentative d'identification. La perception de Sabine ne relève pas d'une logique de " projection/identification " mais de " sujétion/reconnaissance ". Philippe Faucon procède encore par extraction. Le spectateur est maintenu à distance par le plat enchaînement des faits, mais reconnaît dans le regard porté par le cinéaste son expérience du monde quotidien.

Sabine fait la part belle aux personnages. L'image du frêle corps décharné de Catherine Klein ne tend pas seulement à signifier la fragilité de l'adolescence ; son jeu remarquable exprime la tentative permanente de s'effacer du cadre (" Si je te dérange, je peux me poser ailleurs ", dit Agnès à Jérôme au petit matin succédant à la rencontre) ; il n'y a effectivement pas de place pour Agnès. Sa vie es ailleurs, hors du cadre, hors du monde. Sans resserrement du cadrage sur le personnage, ce dernier passerait inaperçu. Catherine Klein trahit (beaucoup plus qu'elle ne traduit) un égarement. Sabine révèle une solitude ontologique, un malaise ancien surgissant sous une forme nouvelle. Ici les personnages ne construisent point d'histoire, l'histoire au contraire les défait. Le champ de la caméra ne les rassemble que très rarement. A son réveil, après son installation chez Jérôme, Agnès n'est réunie dans le cadre avec le jeune garçon qu'après une longue alternance de champs et de contrechamps. Lorsqu'elle retrouve momentanément son fils, le même procédé de mise en scène témoigne encore de sa difficulté à vivre le mode de " l'être ensemble ". Plus qu'une déception de fin d'enfance, l'univers désenchanté que traverse Agnès dès les premiers plans du film (longeant les murs avant de monter un sombre escalier qui ne finit pas) traduit l'impossibilité de du personnage à s'orienter. Le monde ne se donne pas à Agnès, il la prend, la façonne et la détruit dans un même mouvement. Dans son grand désir du monde, Agnès s'offre avec une innocence souriante. La suite est une histoire de vie gâchée. Que se passe-t-il pendant le déroulement d'un long processus de déréliction ? Une grande lassitude, avec l'espoir malgré tout d'un possible reprise.

C'est cela Sabine, l'expérience de la vie dans la lassitude, dans un certain manque de vitalité, une manière d'être au monde sur le mode du retrait et un immense regret de ne pouvoir se soustraire totalement. La lassitude accomplit le refus d'exister, mais elle rappelle la nécessité de se déterminer. Il y a dans la drogue (comme dans le cinéma) un monde qui nous rappelle toujours à son ordre. Philippe Faucon ne filme pas les visions hallucinatoires dématérialisées de ses personnages sous l'effet des stupéfiants. Il montre sans complaisance les effets du manque sur les corps et les marques indicielles d'une intériorité. Il s'agit de capter le désarroi au plus près ; sa caméra possède une vertu clinique.

L'expérience de la drogue n'est pas seulement une fuite du monde ; elle est surtout la tentative d'entrer complètement en soi. Devenir pur en-soi. Quel autre choix nous est donné dans une société devenue une machine à fabriquer de l'exclusion ? Il y a encore chez Agnès une étonnante faculté à persévérer dans le malheur. Parce qu'il faut bien " vivre sa vie ", poursuivre sa route, coûte que coûte, avec vaillance et détermination. L'exclusion est une humiliation qu'il convient de vivre avec dignité. Peut-être faut-il aller jusqu'à l'indignité sociale et à la perte de toute intimité, jusqu'au bout de ce terrible abandon de soi pour trouver, par delà le " social ", une sociabilité humaine constitutive ; non pas une alliance objective de deux solitudes (l'amitié entre les deux prostituées), mais un véritable élan du " moi " hors de soi qui marquerait le passage de l'enfance à l'âge adulte. Le film s'éclaircit sur cet excipit. La reprise d'Agnès passe surtout par celle d'un autre : son fils. Le film débouche enfin sur la lumière.

Avec Sabine, la veine intimiste du cinéma français est travaillée au cœur par une modernité cinématographique ; l'image et son envers, grâce à un procédé d'extraction des scories habituelles et de la facticité du genre, nous sont donnés en même temps. Grâce à sa réussite formelle, le film clarifie notre vision du monde proche et présent. Pour toutes ces raisons, il faut avoir vu (ou revu) Sabine.