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Interview Philippe Faucon réalisée pour ARTE Magazine
(septembre 1999)

Qu'est-ce qui vous a conduit, après avoir tourné des films entrés sur des destins individuels, à vous intéresser à l'armée et à l'ONU ?
Lorsque je tournais Tout n'est pas en noir, un petit film pour une campagne de prévention contre le sida, j'avais choisi pour le personnage principal un jeune garçon d'origine marocaine, qui m'a raconté comment son homosexualité avait été découverte par sa famille au moment où il faisait son service militaire. Il s'était alors proposé comme volontaire pour partir en Yougoslavie, dans le contingent de caques bleus français déployé en Bosnie. Comme la mission concernait des musulmans, elle lui semblait assez idéaliste. Quelque temps auparavant, j'étais sur les extraits d'un journal tenu par un jeune soldat et que publiait Libération. Ce qu'il racontait me semblait très emblématique de ce qui était en train de se passer à un niveau plus important : une attitude générale de démission et de lâcheté. Ce garçon avait le sentiment d'avoir été envoyé là-bas comme alibi, pour masquer l'impuissance de l'Europe. J'ai rencontré d'autres jeunes gens dans la même situation et le scénario s'est développé à partir de ces témoignages.

Les étrangers est beaucoup plus ancré dans l'actualité politique que vos film précédents....
Ce film que je voulais tourner et monter rapidement pour que l'on ne s'éloigne pas trop des événements racontés, a été carrément rattrapé par l'actualité : quand nous avons terminé le tournage, la guerre qui avait pris fin en Bosnie s'est rallumée au Kosovo. Pendant la guerre en Yougoslavie, je croyais quand même que sa présence garantissait une certaine sécurité aux gens campés dans les poches dont elle avait le contrôle. En juillet 1995, lors de la chute de Sebrenica, gardée par un bataillon hollandais de l'ONU , on a exécuté entre 7000 et 10 000 hommes qu'on a séparé de leur famille, juste sous le nez des soldats de l'ONU. J'en ai été profondément frappé.

N'avez-vous pas ,pas eu peur de faire une peinture violente, voire démythifiante, des Casques Bleus de l'ONU ?
Oui et pourtant je n'ai pas utilisé le dixième de ce qui m'a été raconté. Les récits de tous ces jeunes garçons partis dans le cadre du volontariat se recoupaient : leur déception, les périodes de morosité et d'inactivité, l'impossibilité de faire le travail pour lequel ils étaient là, c'est à dire l'accompagnement des convois humanitaires. L'armée est amenée à gérer des individus (des appelés et des engagés) dont certains sont portés sur l'alcool et la violence; il lui arrive donc de les occuper à des tâches absurdes qui ne servent à rien : remplir des sacs de sable... Tous m'ont raconté ce temps passé entre eux, le racisme latent, les jeux avec les armes, les dérapages... Cette grande déception révélait assez bien comment l'ONU et l'Europe s'étaient fourvoyées. L'histoire de ces jeunes gens enfermés dans leur camp comme les Tuniques Bleues dans le leur, avec tout ce qui que cela fait surgir de schizophrénie et de paranoïa, reproduisait à un moindre niveau ce qui se passait autour d'eux ; une guerre déclenchée par l'impossibilité des gens à s'accepter dans ce qu'ils ont de différent.

Bien que vous avez tourné en France, le scènes sont d'un tel réalisme que l'on croit se trouver devant un documentaire....
Il était trop compliqué et trop cher de transporter sur place des véhicules militaires utilisés par l'armée française sous mandat de l'ONU. Comme une bonne partie de l'histoire se passait à l'intérieur du camp, j'ai décidé de tourner en France, je disposais de beaucoup de documentation et de photos qui m'ont permis de reconstituer les camps où les soldats étaient stationnés. Le camp a été tourné à Marseille et les extérieurs, avec les scènes de patrouilles en véhicule, en Provence où l'on a trouvé des paysages de collines, de routes isolées, sans marquages caractéristiques. Mais ce n'est pas la reconstitution des lieux qui fait le réalisme du film, mais les gens filmés (il y a à Marseille beaucoup de réfugiés de guerre) et le montage sonore qui rend la guerre très présente.

Pourquoi ce titre, Les étrangers ?
L'histoire de ce garçon est un constat : tous les personnages sont dans une situation d'étranger. Lui par rapport à sa famille, les soldats français en Yougoslavie dans leur approche aux Serbes. C'est toujours l'idée, parfois extrême, de la non-acceptation. Deux soldats, que j'ai pourtant interrogés séparément, m'ont raconté la même histoire : un sous-officier leur avait enseigné une chanson qu'ils devaient chanter en se frappant la poitrine d'une façon virile. L'une des phrases disait : " J'ai filé de la farine aux bosnioules ". Ce terme, une contraction de bosniaques et de bougnoules, ne coïncidait pas vraiment avec l'idée que l'on peut se faire de soldats portant un casque bleu.

N'avez-vous pas l'impression de vous être éloigné de vos univers habituels ?
Mes films précédents, Sabine, Mes 17 ans avaient prise dans l'immédiat avec des sujets comme le sida. C'étaient des films plus légers, non dans le propos, mais dans les moyens, plus intimistes aussi, où l'on pouvait tourner dès l'on avait une idée, avec quelques personnages. Les étrangers a été le tournage le moins souple et le moins mobile de tous ; il fallait tout planifier, la figuration, la moindre scène...

Avez-vous, comme dans vos films précédents, fait appel à des professionnels
et à des amateurs ?

Oui, mais les gens que j'ai retenus cette fois-ci sont en grande partie des non-comédiens parce qu'il me fallait des gens très jeunes, qui aient l'âge des rôles. La recherche a été assez compliquée pour le personnage principal, un homosexuel d'origine maghrébine. Il y a peu de très jeunes comédiens de cette origine : quand ils commencent à être repérés, ils ont dépassé les 25 ans. Or, il me fallait quelqu'un de 18-19 ans. Et ce n'est pas facile de jouer un personnage homosexuel, à cause du regard de la famille et des voisins. J'ai eu l'idée de chercher du côté des mouvements de musiques hip-hop, dance et rap, parce que les musiciens ont l'habitude de la scène et du public. J'ai passé une annonce dans un radio mais je me suis rendu compte que c'était un milieu de garçons soucieux de leur image et extrêmement attachés à des images masculines, hétéro. Finalement, le garçon qui a accepté de jouer le rôle est chanteur de rap à Marseille.