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Les Inrockuptibles (mai-juin 1995)
par Jacques Morice


Muriel et Nora en bateau

Avec L'amour puis Sabine, deux films produits et diffusés par ARTE, on avait repéré Philippe Faucon, réalisateur possédant la juste distance documentaire et le don de captation des moments fugitifs. Fidèle à ARTE, le revoilà avec Muriel fiat le désespoir de ses parents, film sensuel et léger. Ou comment construire une belle Ïuvre de cinéaste en ne tournant que pour la télévision.

Cela fait belle lurette qu'on n'avait pas vu un film aussi léger. De cette légèreté fragile qui touche à la grâce. Un enregistrement pur et délicat, et pourtant jamais apprêté ni sophistiqué. D'emblée, les petites voix s'offrent à nous avec un naturel insolent. C'est tout, et c'est beaucoup. Muriel fiat le désespoir de ses parents est un drôle de film : un téléfilm en vérité, et ceci explique peut-être cela. On y retrouve ce même souffle de vie salutaire qui traversait la fameuse collection Tous les garçons et les, filles de leur âge. Des trajets d'adolescents, un espace à acquérir, un étourdissement des sens, de la danse et de la musique. L'Ïuvre de Philippe Faucon est sans doute moins ambitieuse que celle de Mazuy ou Assasyas. Mais les liens sensuels que sa mise en scène tisse avec les actrices la rendent précieuse. Sous le soleil de sa fiction minimale, Muriel fait le désespoir de ses parents découvre en effet un beau documentaire intimiste : l'expérience qu'un désir réciproque qui circule ....de que côté de la caméra.

Cette affinité élective avec des acteurs qui oublient généreusement de l'être était déjà perceptible dans les deux premiers films de Philippe Faucon. L'amour (1990) captait les attentes sentimentales et sexuelles d'adolescents de banlieue.

Le minimalisme de la mise ne scène, la tchatche, les regards, les gestes spontanés des filles et des garçons donnaient au film un caractère ethnographique. L'ensemble était un peu bancal, le regard trop timide parfois la fraîcheur était là. Avec Sabine, un téléfilm lui aussi, Faucon devient un véritable cinéaste. Le sujet n'était pas facile pourtant : la vie d'une jeune mère entraînée dans un processus terrible de prédilection (came, prostitution, sida). Une destinée décomposée en fragments scrutée à travers une mise en scène extrêmement rigoureuse, à la fois distancée et incisive, exemple d'obscénité. Le style clair et elliptique créerait des effets de réel étranges. Dus aussi à la présence troublante d'une actrice nommée Claire Klein.

Après Sabine, raconte le cinéaste, j'ai eu le désir de retravailler avec Catherine. Je voulais qu'elle montre d'autres possibilités de son jeu qu'elle n'avait pas pu exprimer. Ce film était très chargé et je voulais changer de registre, aborder une fiction qui soit plus du côté de la vie et du plaisir. Catherine m'a alors raconté une histoire qu a servie de point de départ à Muriel fait le désespoir de ses parents. Nous avons écrit un scénario en commun. Le film a failli se faire dans la série " Tous les garçons et les filles de leur âge ".

Et c'est Catherine Klein qui devait le réaliser... Finalement on s'est mis d'accord sur autre chose. J'ai tourné avec elle et de son côté, elle a réalisé un court métrage Le ravin, à partir d'un épisode qu'on pensait incorporer dans le film. C'est un court métrage que j'aime beaucoup et qui témoigne à mon sens de vraies qualités de cinéaste.

" Muriel fait le désespoir de ses parents capte doucement les multiples inclinaisons qui rapprochent le personnage éponyme et Nora. Deux filles inséparables, âgées de 17 ans, aux caractères bien distincts, mais qui s'accordent comme un oxymore. Nora rayonne, vive comme le feu. Sa couleur est le rouge. On la voit danser avec la caméra, chanter à tue-tête, brancher et séduire tout ce qui bouge. En retrait, silencieuse et d'une blancheur ophidienne, Muriel contemple sa copine, envie son ardeur et son aisance. Le plus souvent elle semble ailleurs : en vérité, c'est elle qui s'affirme le plus ses désirs....

Mais l'histoire compte assez peu. Faucon s'attache surtout à faire surgir les pulsions et les plaisirs de ses personnages en filmant, de la manière la plus sensuelle qui soit, les corps et les visages de ses comédiens. " J'ai essayé de saisir la vérité des comédiens dans leur rapport au personnage à la fiction aux autres comédiens. Il y aune vie qui est propre au film et qui produit des choses inattendues... En peinture, quand on met un bleu et un orange l'un à côté de l'autre, ça déclenche un phénomène particulier : le bleu change de nature, etc. C'est la même chose dans le montage, mais aussi entre les comédiens. Bresson explique tout ça très bien dans Notes sur le cinématographe.

Muriel fait le désespoir de ses parents réserve ainsi de surprenants moments de vérité éphémère, qui auraient été sans doute brouillés avec des acteurs professionnels. Certes, Catherine Klein a déjà de l'expérience, amis sa grâce mystérieuse produit toujours le même effet de vertige indéfinissable.........
Faucon a le don de rendre justes et beaux les gens qu'il filme. Leur actes aussi. Ici, les baisers (homos ou hétéros) sont de vrais baisers, volés par une caméra qui se trouve toujours à la bonne distance : à la frontière de la pudeur et de l'impudeur. Une position instable qui épouse parfaitement l'état d'excitation des personnages, leur jeunesse désordonnée. Il règne pendant les deux tiers du film un esprit de vacance(s), une allégresse collective qui pourrait être très mièvre si le cinéaste ne procédait pas par touches discrètes. Un art de l'effleurement, de l'instant fugitif, particulièrement sensible au cours de la séquence au bord de la mer...