par Daniel CONRAD

 



" Mais qui se cache sous le masque de Richard Bachman ? "

Même les néophytes savent que ce genre de question a toujours fait les délices des milieux littéraires où la rumeur, la désinformation organisée et la recherche du scoop occupent à plein temps les mauvaises langues et les curieux pathologiques.
Dans le cas de Richard Bachman, les passions se sont exacerbées au point de transformer la rumeur en ultimatum et, ainsi, de forcer Stephen King à avouer publiquement l'utilisation du pseudonyme incriminé.
Pourtant, au jeu du chat et de la souris, l'écrivain américain a fait preuve d'un réel talent de manipulateur imaginatif pour reculer l'échéance de cet aveu.
En dehors de toute considération mercantile ou analyse de la genèse de cet autre nom de plume, il est intéressant de constater que Richard Bachman a acquis auprès du lectorat de King et de l'auteur lui-même, une consistance et une existence pour le moins inhabituelles dans le grand jeu de l'utilisation d'identités multiples, phénomène très courant dans le milieu de la science-fiction et du fantastique américain. Richard Bachman ne peut raisonnablement pas être considéré comme un simple pseudonyme à vocation commerciale ou alimentaire (au contraire d'un Dean Ray Koontz qui ne s'est jamais caché d'avoir usé et abusé de noms d'emprunt afin d'être publié régulièrement et de pouvoir vivre de sa plume(1)) mais comme la face cachée, la " part des ténèbres " ou le double schizophrénique d'un auteur fantastique de tout premier plan.

Au fur et à mesure de la publication de ses cinq romans, entre 1977 et 1984, Richard Bachman s'est vu doter d'une histoire personnelle de plus en plus étoffée et, fait rarissime dans l'édition pour un pseudonyme, d'un visage sur la quatrième page de couverture de Thinner (La peau sur les os) en 1984, son dernier roman paru avant d'être démasqué (c'est Richard Manuel, un proche de Kirby MacCauley, l'agent et ami de King, qui prêta ses traits à Richard Bachman). D'un simple nom sur la couverture de Rage en 1977, Bachman est pratiquement devenu un être vivant grâce aux antécédents familiaux saupoudrés parcimonieusement au gré des publications, aux anecdotes réalistes qui firent de lui un homme issu de la classe moyenne américaine et à une photographie qui lui a donné aux yeux des lecteurs une personnalité visuelle.

Richard Bachman est né à New York où il a passé son enfance avant de devenir, comme un certain nombre d'américains nés après la seconde guerre mondiale, hippie mais cela ne l'a pas empêché de faire la guerre du Vietnam et d'être devenu un vétéran reconnu par ses pairs. Ensuite, il a travaillé dix ans dans la marine marchande après quatre années passées dans les garde-côtes puis s'est installé avec sa famille dans le New Hampshire où il s'occupait d'une ferme de taille moyenne spécialisée dans les produits laitiers pendant la journée et écrivait ses romans la nuit. Bachman s'est marié avec une jeune femme répondant au doux prénom de Claudia Inez et de leur union est né un petit garçon, victime à l'âge de six ans d'un malheureux accident au cours duquel il s'est noyé. En 1981, les médecins lui diagnostiquent une tumeur au cerveau qui est opérée avec succès grâce à l'audace du chirurgien. Son visage, ornant le dos de la jaquette de Thinner, est ravagé par les cicatrices.
C'est en février 1985 qu'il meure brusquement d'un " cancer du pseudonyme " lorsque le Daily News de Bangor publie les révélations de Stephen King confirmant qu'il est bien Richard Bachman, l'auteur de cinq romans publiés par New American Library (Rage (Rage) en 1977, The Long Walk (Marche ou crève) en 1979, Roadwork (Chantier) en 1981, The Running Man (Running Man) en 1982 et Thinner (La peau sur les os) en 1984) et d'un sixième inachevé Misery (Misery)) qui ne paraîtra qu'en 1987 sous la signature de Stephen King(2).
Voici résumée en quelques lignes la vie de cet auteur fantôme, qui loin de l'ombre pesante de son auguste géniteur connût un succès d'estime voire un certain succès avec Thinner (28 000 exemplaires vendus en hardcover). Stephen King s'est amusé après la disparition de son alter ego à répertorier et à enrichir, pour la presse avide de détails inutiles et dans sa fameuse préface de The Bachman Books (1986) intitulée " Why I was Bachman " (" Pourquoi j'étais Bachman ")(3), la vie fictive de son pseudonyme avec de nombreuses informations biographiques et autres anecdotes amusantes.

Mais qu'en est-il de la genèse de ce personnage forgé avec un machiavélisme bon teint, une détermination farouche et un sens aigu de la manipulation bon enfant ?

Le fait est que Stephen King n'en était pas à son coup d'essai en matière d'identités d'emprunt. Mais l'utilisation du nom de John Swithen pour une nouvelle policière intitulée The fifth quarter (Le cinquième quart)(4) ou de la première tentative avortée d'édition par New American Library en 1977 de Rage alors intitulé Getting It On sous le pseudonyme de Guy Pillsbury relèvent plus de la décision de différencier les genres explorés par un jeune auteur novice dans le premier cas et d'une volonté maladroite de faire paraître des romans jugés atypiques dans l'œuvre d'un Stephen King en pleine ascension dans le monde impitoyable des auteurs de best-sellers dans le second cas. Pourtant, à bien des égards, Guy Pillsbury est l'ancêtre incontestable de Richard Bachman. King, désirant voir publier des romans inédits et décalés par rapport au reste de sa production, commençait à entrevoir la possibilité de prendre un pseudonyme. Mais les plans d'une future carrière pour ce second nom de plume n'étaient certainement pas encore arrêtés comme ils le furent pendant la courte existence de Bachman. Preuve en est le choix du nom de son grand-père paternel, Guy Pillsbury, qui s'avéra très vite limpide pour les milieux littéraires d'autant plus que le manque de précautions élémentaires pour protéger ce nouvel anonymat provoqua de nombreuses fuites qui tuèrent dans l'œuf ce premier essai.

Alors King décide, après mûre réflexion, de tenter à nouveau l'aventure en se garantissant de toute indiscrétion et crée Richard Bachman parce qu'au moment de choisir un pseudonyme un roman de Richard Star (pseudonyme de Donald Westlake !) est posé sur son bureau et qu'il écoute un disque de Bachman-Turner Overdrive. Plus de clins d'œil à la famille, de références attachées à sa vie privée; Richard Bachman est un nom sans rapport direct ou indirect avec Stephen King. Seuls Kirby MacCauley et un nombre très restreint de personnes travaillant pour N.A.L. sont informés de la véritable identité de l'auteur de Rage qui paraît en cette fin d'année 1977. Mais King ne se sent pas encore obligé de donner une véritable épaisseur à la personnalité de Bachman. Certes, il exige la plus grande discrétion des personnes dans le secret mais, en novice de l'art du camouflage, commet la faute qui le perdra. Si l'écrivain, en butte aux bruits de couloirs de plus en plus insistants, a fait déposer les quatre derniers romans de Bachman à la Librairie du Congrès de Washington (afin de conserver les copyright) par Kirby MacCauley, il se charge en personne du dépôt de Rage(5). Naïveté ? Non, Stephen King n'a pas encore établi de plans définitifs pour l'œuvre future de son pseudonyme et ne peut imaginer qu'un étudiant fouineur du nom de Steve Brown découvrira la supercherie sept ans plus tard à cause de cette unique mais grossière erreur.

Il semble inutile de disserter sur les motivations profondes de Stephen King qui le poussèrent à imaginer ce subterfuge. D'autres l'ont fait et le feront encore longtemps, ne reculant devant aucune supposition, si grotesque soit-elle, pour résoudre ce mystère. Quelques hypothèses farfelues, pourtant, reviennent souvent telles la volonté de King de publier des ouvrages moins aboutis que ses précédents romans, de gagner encore plus d'argent en écrivant sous deux noms différents ou encore de permettre à son nègre (certains ont vu des différences de style dans l'œuvre de King au point qu'ils soupçonnèrent Bachman d'être un des travailleurs de l'ombre de l'auteur) de publier ses propres romans en guise de remerciement pour ses bons et loyaux services.
Stephen King, quant à lui, explique qu'un ensemble de circonstances l'ont amené à faire ce choix. Ses premiers livres se vendant fort bien, son éditeur Doubleday voyait d'un mauvais œil le fait de publier plus d'un roman par an de peur de saturer le marché et de désamorcer le succès grandissant du faiseur de best-sellers.
Mais King possède dans ses tiroirs des manuscrits de romans de jeunesse inédits voire refusés par certains éditeurs, retravaillés au fil des ans, qu'il souhaite voir édités. Ces romans n'appartiennent pas à son domaine de prédilection ou tout au moins à l'étiquette que lui collent les lecteurs, à savoir la littérature fantastique.
L'écrivain subit les premiers effets pervers de la gloire : le succès public qui se porte plus volontiers sur le nom de l'auteur que sur l'œuvre (les critiques parlent du " nouveau King à quatre millions de dollars " et les lecteurs fidèles achètent " un livre de King " sans forcément se préoccuper du titre et du contenu) mais aussi la transformation de son nom en marque de commerce. Un comble pour un écrivain qui a toujours rêvé d'une véritable reconnaissance littéraire !
Stephen King parle dans certains entretiens d'un pari personnel de gravir à nouveau les stations du chemin de croix de l'écrivain vers le succès sans rien devoir à ces quelques lettres géantes argentées ou dorées qui ornent la couverture de ses romans : STEPHEN KING. Bien plus complexes sont les raisons qui menèrent à la naissance et au développement littéraire et biographique de cette seconde identité mais seul King les connaît.

Getting It On, rebaptisé par la suite Rage, est né en 1966 de la plume d'un élève de collège d'enseignement secondaire passionné d'écriture et fut terminé en 1971. Rage constitue le premier essai romanesque du jeune King et, détail souvent ignoré, faillit être le premier ouvrage publié par l'écrivain sous son nom. En effet, William G. Thompson fut chargé de lire le manuscrit envoyé par King à Doubleday en 71, en remplacement du directeur littéraire en congé maladie. Thompson, séduit, tenta de convaincre l'éditeur de publier Getting It On après réécriture mais n'y parvint malheureusement pas(6).

A dix-huit ans, Stephen King est très critique vis-à-vis du système éducatif américain et n'hésite pas à faire exploser la rage contenue depuis bien trop longtemps de son personnage.

Charlie Decker, un lycéen qui lui ressemble beaucoup, dans des proportions dramatiques. Rage est le récit transcrit à la première personne d'un jeune homme acculé au désespoir par ses problèmes familiaux et scolaires qui, dans un instant de folie dévastatrice et libératrice, tue son professeur de mathématiques et prend toute sa classe en otage.
Durant toute une journée, il va essayer de transcender l'acte monstrueux qui l'a conduit dans cette situation inextricable afin de faire comprendre aux autres élèves que derrière la façade très respectable de l'institution scolaire, œuvrent des forces puissantes qui n'aspirent qu'à ôter le libre-arbitre, les premiers feux de la révolte contre le système et la lueur de liberté individuelle présente en chaque adolescent au seuil de l'âge adulte, pour fabriquer à la chaîne des citoyens modèles unis par des valeurs officielles et préétablies afin que chacun reste dans le droit chemin.
Derrière ce bref résumé d'une fiction qui peut paraître bien banale ou prétentieuse, se cache un roman noir extrêmement bien construit où les qualités de narrateur, la finesse de la description psychologique des personnages réalistes et le don indéniable de Stephen King pour la progression du suspense et des coups de théâtre augurent des prédispositions de l'auteur que l'on retrouvera dans ses productions futures.
Mais Rage est surtout un pamphlet vitriolé d'une profondeur surprenante pour un jeune écrivain sur les valeurs inculquées par le système éducatif américain et sur la volonté de façonner la conscience des élèves en fonction de schémas de pensées et de modèles comportementaux politiquement et socialement corrects.
Un véritable procès contre les bien-pensants gouvernementaux et les défenseurs d'une vertu officielle que mènera Charlie Decker devant ses camarades de classe transformés à leur corps défendant en membres d'un jury chargé de juger une certaine vision de la société américaine. Des jurés qui basculent petit à petit du côté de l'accusation avant de regagner les rangs de la doctrine officielle lorsque Charlie est finalement neutralisé. Une victoire de courte durée mais une victoire tout de même.
Rage reste un constat effrayant du mal-être d'une certaine jeunesse et King/Bachman n'a pas hésité à jouer au jusqu'au-boutiste de manière logique et implacable.


The Long Walk a été rédigé pendant l'automne 1966 et le printemps 1967 lorsque Stephen King était étudiant de première année à l'université. Proposé en 1967 au concours du premier roman Bennett Cerf/Random House, il fut rapidement rejeté. Pourtant, The Long Walk est la plus grande réussite de King/Bachman, un livre-culte qui réunit toutes les qualités d'un très grand roman : concision, suspense, personnages très fouillés, atmosphère sombre et surtout un sens de la narration infaillible. Dans un futur proche, l'Amérique est devenue une dictature militaire fascisante où la grande distraction populaire est un marathon aux règles cruelles.

Cent adolescents au départ qui ne doivent s'arrêter sous aucun prétexte, doivent maintenir une certaine allure et aller jusqu'au bout de leurs forces pour être le seul et unique vainqueur. Car lorsqu'une des règles est enfreinte, le fautif écope d'un avertissement puis après trois avertissements, est abattu d'une balle dans la tête par les militaires-arbitres. Nous suivons le périple de Ray Garraty au gré de ses rencontres, de ses pensées, de ses souffrances et de son passage à l'âge adulte en quelques heures sous la pression d'événements de plus en plus horribles jusqu'au final inéluctable et éprouvant.
Jeu de cirque impitoyable, cette longue marche est une critique virulente de l'Amérique libérale qui prône la compétition à tout-va et l'individualisme forcené. L'une des constantes dans l'œuvre de King/Bachman (à l'exception de Thinner) est la vision politique d'une Amérique ultra-libérale. King ne se cache pas d'être un Démocrate et avoue une certaine répulsion face aux Républicains conservateurs et puritains.

Les quatre premiers romans de King/Bachman forment une critique sans concession du conservatisme pur et dur, d'une certaine attirance de la masse puritaine vers l'extrême-droite fascisante américaine et surtout une démonstration terrifiante des ravages d'une politique d'élimination des canards boiteux chère à Reagan et Bush. Cette dimension politique présente dans les romans de Bachman est accompagnée d'une dimension sociale que l'on retrouve dans la quasi-totalité des romans de King. L'humanisme de l'auteur ne peut s'accommoder des dérives dangereuses de la politique des années 70 et 80 qui aboutirent à un véritable drame social : des millions d'américains jetés sur les routes et exclus du système. The Long Walk demeure un chef d'œuvre palpitant et qui donne matière à réflexion bien après avoir tourné la dernière page. Frisson ultime, la citation de John F. Kennedy en ouverture du roman, détournée de façon magistrale par Richard Bachman au meilleur de sa forme !


Roadwork ressemble sur certains points à Rage. Il n'appartient ni à la science-fiction ni au fantastique mais à la littérature générale. Critique sévère de la politique américaine des années 70 après la Crise Pétrolière, Roadwork apparaît surtout comme une œuvre sociale où la marginalisation et le désespoir entraînent Barton Dawes, le personnage principal, dans une spirale descendante qui débouchera sur une apocalypse de feu et de mort.

Barton Georges Dawes est un citoyen ordinaire qui doit faire face à une série de drames personnels qui s'apparente à une véritable conspiration du destin et des autorités : le décès de son fils Charlie terrassé par un cancer, la perte de son emploi dans une blanchisserie qui doit être détruite pour laisser place à un tronçon d'autoroute, l'expropriation pour cause d'utilité publique de sa maison où survivent les souvenirs de son fils pour les mêmes raisons et, enfin, le départ de sa femme Mary. Dawes va progressivement sombrer dans le désespoir le plus noir et décide, envers et contre tout, de se battre contre le cancer urbanistique, politique et social qui a ruiné sa vie, une sorte de revanche sur le cancer qui a emporté son fils. Autant dire que la fin dramatique est prévisible mais incontournable.
Ce pessimisme est un trait commun des romans signés sous le pseudonyme de Bachman. La vision du monde est terriblement sombre, l'espoir n'est plus de mise dans un système gangrené et les personnages de King/Bachman n'ont plus rien à perdre. Roadwork est certainement le roman le plus abouti en ce qui concerne la description psychologique et la déchéance sociale du personnage, un roman très littéraire qui privilégie l'étude d'un problème de société et les tourments d'une de ses victimes au détriment peut-être de l'action, absente des trois quarts du livre, qui suggère une fausse impression d'immobilisme malsain.

The Running Man est le pendant de The Long Walk, une autre parcelle de l'histoire d'une Amérique proche sous la coupe non plus des militaires mais des médias. La force du pouvoir médiatique comme arme de domination mentale et de contrôle des masses populaires n'en est que plus perfide et insidieuse mais ô combien efficace.

Chômeur, Benjamin Stuart Richards a un gros besoin d'argent afin de sauver sa fille Catherine, dix-huit mois, gravement malade. L'Amérique est surpeuplée, polluée, sans avenir et les citoyens les plus pauvres n'ont plus de couverture sociale. Une seule solution : participer à "La Grande Traque", un jeu télévisé à très forte audience de la chaîne de télévision omnipotente Libertel. Poursuivi par les Traqueurs du Réseau bien décidés à le tuer et dénoncé par les citoyens avides de toucher une somptueuse récompense, Ben Richards doit tenir un mois pour gagner. Le record de survie étant de huit jours, le lecteur sait à l'avance que les dés sont pipés. L'émission retransmise en direct est le succès le plus populaire de tous les temps, une nouvelle forme d'opium du peuple destinée à faire oublier la sordide réalité quotidienne. Ben Richards va tenter de résister mais comprendra vite que le piège est imparable et choisira une fin dantesque en s'attaquant au cœur même du vice en une dérisoire tentative de rédemption du peuple américain.
The Running Man est avant tout un roman d'action et si les messages politiques et sociaux sont toujours de mise, ainsi que la dénonciation du pouvoir médiatique (et des émissions de télé-délation qui fleurissent dans tous les pays suivant le modèle des programmes de Trash-TV des Etats-Unis), The Running Man n'est pas aussi travaillé que les précédents livres de l'auteur. King affirme l'avoir écrit un week-end en moins de 72 heures et malheureusement le lecteur est tenté de le croire.
Non pas que l'histoire soit mauvaise ou ennuyeuse mais simplement qu'elle n'est plus aussi profonde et réaliste (Ben Richards se prend pour une nouvelle sorte de moralisateur fleur bleue, les personnages sont stéréotypés à outrance, les situations sont convenues...) que les précédentes.

Thinner est la goutte qui a fait déborder le vase et a provoqué la mort prématurée de Richard Bachman. Ce roman paraît totalement décalé par rapport au reste de la production de King/Bachman parce que Thinner est un roman fantastique, qu'il utilise les schémas narratifs de Bachman (le système du compte à rebours présent dans la plupart des œuvres de ce dernier) et de King (propension obsessionnelle à citer les marques, récit déstructuré action/pensée) et qu'il ne contient plus la substantifique moelle des précédents ouvrages : le message critique de fond et la concision de la forme. De plus, Thinner n'est pas une œuvre de jeunesse mais est le seul roman de King/Bachman à avoir été écrit après ses premières publications sous son véritable nom.

William Halleck est un avocat heureux en affaires et en amour, obèse comme une bonne partie des américains et mène une vie de notable fade mais harmonieuse dans sa petite ville de Fairview. A la suite d'un jeu érotique conjugal, il tue accidentellement une vieille gitane en la renversant. Le procès est expédié et Halleck lavé de toute accusation. Taduz Lemke, un vieux gitan père de la victime, lui pose une main sur la joue et prononce un seul mot " maigris ". Le sort est lancé et Halleck perd de plus en plus de poids jusqu'à entrevoir la possibilité de sa propre mort. Une course insensée pour annuler le sort le conduit après bien des péripéties à devoir sacrifier quelqu'un de sa famille pour assurer sa survie.
Thinner est un bon roman d'horreur mais la noirceur des précédents romans ne se retrouve plus guère que dans l'humour noir et un final particulièrement cruel. Richard Bachman n'hésite même pas à citer Stephen King dans la longue énumération des valeurs commerciales américaines et à dédier ce roman à certains de ses proches : Jim Bishop et Burt Hatlen. Trop King pour Bachman, ce livre n'a fait que confirmer les soupçons des milieux littéraires et encourager Steve Brown à faire ses recherches à la Bibliothèque du Congrès afin de démasquer Stephen King.
Pourtant certains critiques se laissent prendre au piège et l'un deux n'hésite pas à clamer que Thinner de Richard Bachman aurait pu être un bon roman de Stephen King, si ce dernier avait su écrire(7). D'autres ne s'y trompent pas, d'autant plus que Stephen King a confirmé que dans son planning Thinner devait être un King et Cujo un Bachman.
En effet, ce roman terrifiant, exempt pour l'intrigue principale de toute implication fantastique, est d'une cruauté typiquement bachmanienne (surtout le final du roman, acceptable pour les lecteurs de Bachman, impardonnable pour une grande partie des fans de King).
De plus, King s'attaque à un autre tabou américain : l'enfant. Supprimez le cadre de la petite ville de Castle Rock chère à King et les apparitions du fantôme de Frank Dodd, le tueur psychopathe de The Dead Zone et vous n'y verrez que du feu. Dommage qu'au dernier moment, l'écrivain ait changé d'avis.

A la différence de ses confrères adeptes de l'utilisation de pseudonymes, Stephen King a réussi à donner une certaine unité à l'œuvre de son autre identité. Unité de style, concis et épuré; unité d'atmosphère, pessimisme et noirceur oppressante; unité de personnages, désespérés et marginalisés; unité de schéma narratif, compte à rebours et spirale descendante et enfin unité de lieu : une Amérique un peu décalée mais parfaitement imaginable.
Autant dire l'inverse de ce qui a fait le succès des romans de Stephen King : éléphantiasis littéraire, personnages solides bien ancrés dans la réalité quotidienne, nostalgie des années 50-60, combat perpétuel pour garder l'espoir...
Même si Stephen King affirme ne pas avoir prémédité un cadre précis et concordant entre les romans publiés sous le nom de Bachman, les ressemblances et caractéristiques communes sont trop évidentes pour n'être que des coïncidences : Stephen King n'a pas fait paraître n'importe quel roman sous la signature de Bachman.
Le critique, s'il connaît bien la biographie de l'auteur, peut même aller jusqu'à affirmer que Richard Bachman, pour ses quatre premiers romans, est l'incarnation du radicalisme de Stephen King, l'étudiant. Charlie Decker, le héros de Rage, n'est-il pas ce Stephen King aux cheveux longs, barbu, aux yeux exorbités, au sourire dévoré par les dents gâtées, armé d'un fusil à pompe qui menaçait les lecteurs de The Maine Campus du 15 janvier 1969 avec en légende au pied de cette couverture fameuse : " Study, Dammit ! " autrement dit : " étudie, bordel ! "
Bachman n'est-il pas le fantôme de ce jeune homme passé du conservatisme nixonien au radicalisme militant et engagé luttant pour une société démocratique, pour les droits des étudiants et l'amélioration de la vie quotidienne sur le campus, contre la guerre du Vietnam, contre les institutions universitaires élitistes et dépassées, supportant les grèves estudiantines et celle des cueilleurs de raisin californiens entre 1966 et 1970 ?
Bachman est la facette politique de King, son espace de profonde liberté de parole que sa célébrité oblige à camoufler car même le " Bestsellasaurus Rex "(8) se doit d'être politiquement correct !

Dans les révélations qui suivirent la découverte de la véritable identité de Richard Bachman, Stephen King a reconnu que Misery (1987) devait être le sixième Bachman. Misery possède toute la noirceur et la folie de Rage ou The Long Walk à la différence qu'au lieu d'avoir à faire à un drame collectif, le lecteur assiste à un terrible huis-clos entre Annie Wilkes, une fan démente, et Paul Sheldon, un écrivain prisonnier de Misery Chastain sa création littéraire.
Mais le roman de Bachman aurait-il été exactement le même que celui paru sous le nom de King ? Le happy end, certes dur et éprouvant, ne serait pas dans la lignée des cinq premiers ouvrages. Cela, seul King le sait. Seule certitude, Richard Bachman, illustre inconnu, pouvait se permettre bien plus de choses que le célèbre romancier d'horreur Stephen King.


La relation particulière entre King et son pseudonyme n'a jamais faibli. Par jeu ou réelle complicité inexplicable, Stephen King a toujours entretenu la mémoire de son cher jumeau défunt en n'hésitant pas à dédier son roman The Dark Half (La part des ténèbres, 1989) à feu Richard Bachman : " J'exprime toute ma reconnaissance à feu Richard Bachman pour son aide et son inspiration. Jamais ce livre n'aurait vu le jour sans lui ". Il faut bien avouer que la lutte entre Thad Beaumont, écrivain, et son pseudonyme Georges Stark n'est qu'une histoire romancée de l'aventure du duo King/Bachman.
On y retrouve le fouineur Frederick Clawson (Steve Brown), la dualité fraternelle de Beaumont/Stark, la vie de plus en plus consistante du pseudonyme Stark (Bachman) dont le patronyme a été retiré du prénom de Bachman en guise de clin d'œil et tant d'autres choses encore. Roman hommage à une création qui a pris vie, roman sur la folie créatrice et les dangers de l'écrivain trop enclin à prendre d'autres identités, The Dark Half semblait être le chant du cygne pour Richard Bachman.


Mais Stephen King a visiblement pris trop de plaisir à côtoyer pendant de longues années son alter ego et le laisser reposer paisiblement au fond de sa tombe semble au-dessus de ses forces. Car le double de King possède sa propre vie et demande à sortir de temps en temps pour se rappeler au bon souvenir de ses lecteurs.
Fin 1996, deux romans sortent presque simultanément : Desperation (Désolation) signé King et The Regulators (Les Régulateurs) par Bachman. Pour justifier cette nouvelle utilisation du nom du défunt pseudonyme, Stephen King n'a pas hésité à clamer que Claudia Inez, la femme de Richard Bachman, venait de découvrir un manuscrit inédit, oublié dans la cave de la ferme familiale. La préface de The Regulators rédigée par Charles Verrill, qui tente d'expliquer les mystères de la découverte de ce manuscrit inédit (tout en prenant garde à laisser planer beaucoup plus de questions que d'apporter des réponses), est véritablement savoureuse.
Plus incroyables encore, les propos de Stephen King sur " La Voix " qui lui a ordonné d'écrire ce roman, de remettre son chapeau de Bachman parce que ce devait être un roman de Bachman et d'y aller (remarque amusante, cette dernière expression est d'ailleurs la traduction approximative de Getting It On)(9). Alors, délire mystique? Crise de schizophrénie ? Sénilité précoce ? Ou bien, poursuite de ce petit jeu roublard que se livre Stephen King depuis des années dès que l'on évoque Richard Bachman ?
The Regulators est un roman étrange apporté à l'édifice Bachman en ce sens qu'il n'aborde pas les thèmes récurrents de l'auteur, plonge dans un fantastique bien plus débridé encore que celui de Thinner mais qu'il utilise indéniablement les recettes narratives de Richard Bachman.

Wentworth, petite ville de l'Ohio, n'a rien de bien particulier à proposer aux touristes de passage et encore moins à ses habitants. Les habitants de Poplar Street, une rue comme tant d'autres dans un quartier résidentiel, sont des américains moyens, des perdants ou des déçus de la vie. Mais par un chaud après-midi d'été, l'horreur va s'abattre sur Poplar Street quand des véhicules futuristes et improbables conduits par des extra-terrestres et des cow-boys aussi étranges que sanguinaires vont semer la mort parmi les habitants de cette rue.
De massacres en tueries, les rescapés vont tenter de survivre aux raids dévastateurs des régulateurs et aux dangers d'une réalité qui s'effrite inexorablement. Poplar Street bascule dans une autre dimension, soumise à la volonté de Tak, une entité vicieuse partagée entre une cruauté millénaire et un imaginaire puéril puisé dans l'esprit de l'enfant qu'elle colonise. Le groupe de survivants, de moins en moins nombreux, tente en vain de s'unir malgré les différences et les traumatismes pour affronter Tak et sortir de ce cauchemar sanglant pendant que Seth, l'enfant autiste, livre une guerre à l'intérieur de la guerre contre l'esprit qui le possède.


The Regulators est un roman d'action pure et dure, percutant et haletant, un huis-clos étouffant à la dimension d'une rue mais qui souffre un peu d'être une pièce dans un diptyque formé avec le second roman Desperation. L'imaginaire est indubitablement kinguien (les Territoires parallèles; l'entité Tak et ses effets sur le monde réel est inscrite dans la lignée de la créature de Ca; la fascination de King pour les Western...) mais le traitement de l'intrigue est typique de Bachman : concision du style, développement pratiquement exempt des digressions naturalistes chères à King, choix affirmé de l'efficacité, mise en place d'un compte à rebours à plusieurs niveaux (rythmé par les heures objectives de la réalité et subjectives de l'espace-temps de Tak mais aussi par l'élimination progressive du nombre des personnages et l'arrivée imminente du bouquet final imaginé par Tak).
Seul, The Regulators est un bon roman d'action, une splendide série B, mais il acquiert une toute autre dimension lorsqu'il est lu en parallèle avec Desperation. Comme si Stephen King avait voulu intégrer ou digérer définitivement la facette Bachman, une espèce de fusion des esprits-jumeaux qui se battent sous son crâne, à sa cosmogonie personnelle qu'il crée depuis des années (les Territoires, la Tour Sombre, l'homme noir, Ca, les révélations des arcanes supérieures de notre monde et les étranges petits hommes chauves d'Insomnie et enfin Tak).
Deux romans liés par une même folie, des personnages récurrents mais œuvrant dans deux réalités différentes (simultanées, distinctes et pourtant alternatives) très proches de la nôtre. Plus qu'un nouveau roman de Richard Bachman, The Regulators et son double-miroir, Desperation, marquent un tournant dans l'œuvre de King et la fin de la dichotomie King/Bachman.
Mais la cave de Richard Bachman recèle peut-être encore d'autres trésors oubliés (en plus des carnets de sténo que le défunt utilisait pour ses premiers jets) car Stephen King, par le biais de Charles Verrill, laisse planer le doute. Alors peut-être l'ex-madame Bachman ou " La Voix " nous réservent-elles d'autres agréables surprises dans les années à venir.
En conclusion et sans risque de se tromper, nous pouvons être persuadés que Richard Bachman, mort et ressuscité, a encore de beaux jours devant lui...


Daniel CONRAD est rédacteur en chef de la revue Ténèbres, Toutes les couleurs du fantastique (publication de Lueurs Mortes).


Cet article est extrait du numéro spécial " Stephen King " de la revue Ténèbres à paraître en octobre 2000, numéro double de plus de 320 pages, présenté sous forme de livre richement illustré, bénéficiant d'un tirage limité et définitif de 1500 exemplaires, au prix de 130 FF.
Vous pouvez réserver votre numéro dès maintenant en envoyant un mail de réservation à Benoit.Domis@wanadoo.fr, avec vos noms et adresse, ou à l'adresse suivante :
Ténèbres, Toutes les couleurs du fantastique,
Lueurs Mortes,
B.P. 49, Hôtel de Ville,
F-54110 Dombasle

 
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