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Paradoxes,
contradictions? La vie de l'homme en est toute emprunte et ils ont
contribué à former le réalisateur de films
qu'il deviendra tardivement, à l'âge de 36 ans.
Luchino Visconti
est né le 2 novembre 1906. Il est le quatrième des
sept enfants de Don Guiseppe Visconti et Carla Erba, couple appartenant
à la haute aristocratie milanaise (les Visconti ont régné
200 ans sur Milan), proche de la famille royale et qui outre le
fait de posséder un palais à Milan, une villa sur
les bords du lac de Côme, et un château près
de Plaisance, connaît les joies régulières de
leur loge particulière à la Scala.
Car si Luchino Visconti connaît une éducation religieuse
extrêmement stricte et conservatrice, celle-ci laisse en même
temps une large place à la connaissance et la pratique des
Arts. Ainsi, comme le personnage de Günther dans "LES
DAMNES "(1969), Visconti apprendra très tôt le
violoncelle, sa mère lui donnant les leçons d'harmonie
et de contrepoint. Dès 14 ans, le jeune homme est capable
de donner dans un concert public au Conservatoire de Milan, une
interprétation de la Sonate en 2 temps de B.Marcello.
A cette époque, il découvre le cinéma, mais
c'est avant tout le théâtre qui lui donne ses premières
grandes sensations :
" Je
suis né, dira t-il, avec l'odeur de la scène
dans les narines. Celle privée, que nous avions Via Cerva
et celle, stupéfiante de la Scala "
Les enfants
Visconti montent et interprètent chez eux, différentes
pièces :
"Mon
rôle favori était celui d'Hamlet".
En
1924, les parents de Luchino se séparent. Bien que cette
séparation (qui eut lieu semble t-il pour des raisons d'argent
et des désaccords politiques, Carla Erba étant plus
favorable à Mussolini) n'ait pas eu une grande importance
dans l'affect de Visconti, elle lui donnera moins l'occasion de
voir son père. Ce dernier, par ailleurs, apparaît comme
un personnage trouble, homosexuel notoire et qui reste connu pour
avoir construit un village moyenâgeux en y installant des
paysans de la région, leur assurant une formation professionnelle
pour que Grazzano devienne un centre artisanal. C'est aussi Don
Giuseppe qui fit découvrir à son fils les uvres
de Marcel Proust. Visconti n'oubliera jamais la lecture de "
A la Recherche du Temps perdu ", et son adaptation pour le
cinéma, tant désirée, deviendra une obsession
qu'il ne pourra pourtant jamais assouvir.
En
1926, Visconti est enrôlé dans la cavalerie à
Pignerol, et si sa beauté physique, son statut social, sa
richesse, font des ravages dans son entourage féminin, sa
passion n'a rien à voir avec des aventures amoureuses, mais
elle le porte vers le monde équestre. De retour en 1928,
il commence à acheter ses premiers chevaux et ce, jusqu'en
1934 ; il fut largement connu et reconnu dans ce domaine.
Néanmoins
en 1933, Visconti fait des voyages en Allemagne Nazie et en revient
positivement impressionné. Il est alors loin de réaliser
ce que peut représenter le fascisme aussi bien en Allemagne
qu'en Italie.
Ce n'est qu'à
Paris, lorsqu'il rencontre Jean Renoir par l'entremise de Coco Chanel,
que commence pour lui une prise de conscience :
" Durant
cette période ardente, celle du Front Populaire, j'adhérais
à toutes les idées, à tous les principes esthétiques
et pas seulement esthétiques mais aussi politiques. Le groupe
de Renoir était nettement situé à gauche et
Renoir, encore qu'il ne fut pas inscrit, était sans nul doute,
très proche du parti communiste. A ce moment, j'ai vraiment
ouvert les yeux, je venais d'un pays fasciste où il était
impossible de rien savoir, de rien lire, de rien connaître,
ni d'avoir des expériences personnelles ".
Vague assistant
sur "TONI", puis sur "UNE PARTIE DE CAMPAGNE"
de Jean Renoir, Visconti découvre avec lui les films du cinéma
soviétique, notamment un film de Serge et Georges Vassiliev,
"TCHAPAIEV,
LE CHEMIN DE LA VIE ", qui l'impressionna très fortement
: Ce n'est guère étonnant car on y retrouve en germe
des thèmes proches de ceux de Visconti, essentiellement un
goût marqué pour la beauté alliée à
la cruauté.
Cependant,
si en 1936 Luchino Visconti apparaît sensibilisé aux
idées de gauche, ce n'est qu'un début. Ce qui semble
être le fait le plus déterminant à cette période,
c'est sa reconnaissance et l'entière acceptation de son homosexualité,
une confiance qui naît dans le contexte libertin des milieux
créatifs parisiens et de sa rencontre avec le photographe
H.Horst.
Très
peu de temps après, de retour en Italie, Visconti va véritablement
s'engager politiquement grâce au contact des gens de "CINEMA
"; il s'agit d'une revue dirigée par le fils du Duce,
Vittorio Mussolini, qui paradoxalement regroupe des intellectuels
de gauche et des partisans du Parti Communiste clandestin dans leur
amour du cinéma. Visconti rencontre le groupe par l'intermédiaire
de Renoir et de De Santis. Cette association d'écrivains,
de théoriciens prônent le réalisme dans les
films, un cinéma influencé par les leçons du
cinéma soviétique et français. On reprend dans
la littérature les critères du vérisme.
C'est à cette époque que Visconti se range aux cotés
du Parti Communiste, sans en avoir la carte car il est certain que
le Parti voyait d'un il sceptique le rapprochement de ce Milanais,
aristocrate et riche.
Pour d'autres, au contraire, le nom rassurant de Visconti permettait
un alibi tout indiqué pour faire passer des textes polémistes
et souvent écrits par d'autres.
En
1942, c'est la naissance d'"OSSESSIONE", la première
réalisation cinéma de Luchino Visconti, après
plusieurs projets refusés par la censure.
Le roman, non
traduit en français et en italien, "Le facteur sonne
toujours deux fois" de James Cain, fut donné à
Renoir qui le transmit à Visconti. Collectivement adapté,
mis en scène par Visconti, premier film néo-réaliste,
"OSSESSIONE" sera abouti malgré de
nombreux problèmes d'ordre financier et technique.
L'accueil public
fut mitigé et le film connaîtra des interdictions nombreuses.
Alors que parallèlement on commençait à arrêter
des membres de "CINEMA", "OSSESSIONE" devait
devenir le symbole même de la rébellion antifasciste.
Le
25 juillet 1943 est la date de la chute de Mussolini. L'Italie divisée
entre la République de Salo et le royaume de Badoglio, connaît
la violence, les luttes clandestines, antinazies, antifascistes.
Visconti s'illustre en cachant des fuyards, des clandestins, mais
il est arrêté par la Gestapo. Témoin des tortures
infligées à des amis, le cinéaste se servira
de ces souvenirs douloureux en réalisant "LES DAMNES".
Il s'en sort néanmoins et très vite c'est la fin de
la guerre.
S'il reprend
d'arrache pied son travail, beaucoup de projets, cependant, n'aboutissent
pas : C'est au théâtre alors que Luchino trouvera son
compte. En janvier 1945 il monte "LES PARENTS TERRIBLES"
de Jean Cocteau puis d'autres auteurs l'inspirent : Hemingway, Sartre,
Cadwell, Achard. C'est un véritable bouleversement du théâtre
qu'il propose, ouvrant l'Italie à des uvres provenant
"d'autre part". Scandales, triomphes, Visconti laisse
une empreinte extraordinaire dans le milieu du théâtre.
Pendant
ce temps c'est l'ascension du cinéma néo-réaliste
entre 1945 et 1947.
En 1948, le
Parti Communiste Italien (P.C.I.) va devoir affronter des élections
déterminantes et il pense que le cinéma peut l'aider
à gagner. L'idée de Visconti de se lancer dans la
réalisation d'un film, inspiré du roman 'II MALAVOGLIA"
de Verga, dont l'histoire est celle d'une lutte de pêcheurs
siciliens, séduit les communistes qui financent à
hauteur de 6 millions de Lires le projet. "LA TERRE TREMBLE"
voit le jour après de nombreuses péripéties
et lors de sa présentation, le film est fort discuté
: On reproche à Visconti d'avoir "donné à
l'extérieur une image défavorable de l'Italie".
"LA TERRE TREMBLE" sera donc écourté et
doublé (on ne pouvait accepter la totalité des dialogues
en dialecte sicilien).
Pour
réaliser un troisième long métrage il accepte
la proposition de Salvo d'Angeo. Il s'agit de "BELLISSIMA"
avec l'actrice Anna Magnani. Visconti enchaînera avec elle
tout de suite après avec un court métrage pour un
film à sketches.(NOUS LES FEMMES)
En
1952, la Lux cherche à produire un film grand spectacle et
d'un haut niveau artistique. Elle décide ainsi de faire appel
au cinéaste italien pour réaliser "SENSO",
d'après une nouvelle de l'écrivain Boito.
A partir de
cette date que Visconti collabore réellement avec Suso Cecchi
d'Amico, scénariste avec laquelle il construira ses films
futurs.
"SENSO" permet au réalisateur italien de sortir
un peu du courant néo-réaliste, c'est son premier
film en "costume" et il y évoque notamment l'historique
défaite de l'Italie à Custozza, au profit des autrichiens
en 1866. Le film est un succès public mais fait scandale,
les italiens apprécient peu l'aspect "révolution
trahie". Cependant aujourd'hui, plus que le caractère
politique et polémiste de l'oeuvre, "SENSO" reste
pour nous un superbe mélodrame.
Parallèlement
au cinéma, Visconti travaille à la mise en scène
d'Opéra. Il rencontre Maria Callas avec qui il monte "LA
VESTALE",
"LA SONNAMBULA " et "LA TRAVIATA ".
Certes s'il préfère davantage Verdi, il s'intéressera
aussi plus tard à Strauss, Mozart, Beethoven.
En
1957 sort sur les écrans "LES NUITS BLANCHES" d'après
Dostoïevski, film mineur, puis en 1960 "ROCCO ET SES FRERES".
Ce dernier est une chronique familiale d'immigrés du sud
à Milan et rappelle Verga. Même si on célèbre
Visconti pour être retourné aux sources du néo-réalisme,
il fait scandale pour la cruauté qui se dégage du
film.
Au
même moment, le livre de Tomasi di Lampedusa, "LE GUEPARD",
publié deux ans plus tôt, remuait encore le monde littéraire.
La fameuse phrase du vieux Prince Salina, "Il faut que tout
change pour que rien ne bouge", résonnait comme
une leçon cynique en face des tumultes politiques de la vie
italienne. Visconti
s'est senti proche de ce personnage aristocrate, décadent
et lucide. Il décide, par conséquent, d'adapter le
roman en 1963. "LE GUEPARD" restera son film le plus célèbre,
consacrant Alain Delon, confirmant Burt Lancaster.
Suivent
dans sa filmographie, "SANDRA" (1965), une sorte d'Electre
moderne, puis "L'Etranger" (1967) adapté de Camus,
que le cinéaste considère comme raté et qui
aujourd'hui est pratiquement invisible.
Entre
1969 et 1973, outre le fait que Visconti pense sérieusement
à la réalisation de la "RECHERCHE" de Marcel
Proust, son auteur fétiche qu'il trouvait si proche de lui
dans sa manière de voir, de sentir, il réalise trois
longs métrages que l'on a pour habitude d'appeler la "Trilogie
Allemande".
Pour le cinéaste, il s'agit d'une période de repli
sur soi, d'un certain désengagement politique : Le chaos
de l'Italie selon lui n'a rien de réjouissant, il n'apprécie
pas les innovations qui pointent, et en 1969 il met en scène,
symboliquement, "LES DAMNES", l'histoire du déclin
d'une famille de riches industriels au moment de la montée
du nazisme.
En 1970, il adapte une nouvelle de Thomas Mann pour faire "MORT
A VENISE", un film intimiste qui révèle et concentre
les thèmes essentiels de son uvre cinématographique.
A cette époque
il dit :
" Je
préfère raconter les défaites, décrire
les âmes solitaires, les destins écrasés par
la réalité. Je raconte des personnages dont je connais
bien l'histoire. Peut-être chacun de mes films en cache-t-il
un autre : Mon vrai film jamais réalisé sur les Visconti
d'hier et d'aujourd'hui".
"LUDWIG ou Le Crépuscule des Dieux"
nait en 1972 et retrace la descente aux enfers du Roi de Bavière
interprété par Helmut Berger. Pendant le tournage
Visconti connaît une violente attaque qui le laissera affaibli
physiquement.
En
1974, sort "VIOLENCE ET PASSION" qui fait grand bruit;
le producteur était un homme de droite et le personnage du
professeur dans le film sembla autobiographique. Visconti s'est
défendu sur ce dernier point : Non, il n'était pas
cet homme cynique, désabusé et dépassé.
Il est vrai que les critiques avaient commencé a parler de
Visconti sur un ton de mépris; on retrouve à cette
époque, sans arrêt, les termes d''esthétisant",
de "décadent", pour qualifier le cinéaste
de manière négative.
Avant
de mourir (le 17 mars 1976), il crée une dernière
mise en scène pour le cinéma : "L'INNOCENT",
l'histoire d'une défaite encore une fois, dans laquelle le
personnage principal trouve ses réponses dans le suicide;
ce drame est la transposition pour le cinéma d'un roman de
d'Annunzio.
A nouveau, dès lors, se pose à nous l'apparente contradiction
dans le trajet créateur de Luchino Visconti : Comment, le
cinéaste en est-il venu à adapter pour l'écran
une uvre littéraire d'un auteur qu'il n'appréciait
guère et qui représente l'exacte antithèse
de la production d'un écrivain comme Verga qui fut à
la base de son engagement dans le cinéma ?
Peut-être pouvons nous mieux comprendre l'attitude de Visconti
lorsqu'il déclare en 1970 :
"Dans
un certain sens le discours que nous devions faire, nous, les anciens
cinéastes nous l'avons fait. Je l'ai fait d'''OSSESSIONE"
aux "DAMNES". Désormais nous pouvons aussi affronter
des thèmes plus particuliers et plus privés".
| 1942 |
Ossessione |
| 1945 |
Jour
de gloire |
| 1948 |
La terre
tremble |
| 1951 |
Bellissima |
| 1952 |
L'Amour
à la ville (Cm) |
| 1953 |
Nous
les femmes (Cm) |
| 1954 |
Senso |
| 1957 |
Les
Nuits Blanches |
| 1960 |
Rocco
et ses frères |
| 1962 |
Boccace
70 (Cm) |
| 1963 |
Le Guépard |
| 1965 |
Sandra |
| 1967 |
Les
Sorcières (Cm) |
| 1967 |
L'Etranger |
| 1969 |
Les
Damnés |
| 1971 |
Mort
à Venise |
| 1973 |
Ludwig |
| 1974 |
Violence
et Passion |
| 1976 |
L'Innocent |
|
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Titre
: " Le couchant et l'aurore :
sur le cinéma de Luchino Visconti "
Préf. Jean-Claude Guiguet
Auteur : Liandrat-Guigues,
Suzanne
Editeur : Didier-Erudition -
Méridiens-Klincksieck, 1999
Titre
: " Luchino Visconti
à la recherche de Proust "
Auteurs : Schwartz, Claude
/
Abadie, Jean-Jacques
Editeur : Findakly, 1996
Titre
: " Les images du temps dans
Vaghe stelle dell'Orsa de Luchino Visconti "
Auteur : Liandrat-Guigues,
Suzanne
Editeur : Presses de la Sorbonne nouvelle, 1995
Titre
: " Senso : Luchino Visconti "
Auteur : Lagny, Michèle
Editeur : Nathan, 1992
Titre
: " Le Guépard,
Luchino Visconti "
Auteur : Schifano, Laurence
Editeur : Nathan, 1991
Titre
: " Théorème "
Volume : 1, Visconti :
classicisme et subversion
Dir. Michèle Lagny
Ed. IRCAV
Editeur : Presse de la Sorbonne nouvelle, 1990
Titre
: " Luchino Visconti :
les feux de la passion "
Auteur : Schifano, Laurence
Editeur : Perrin, 1987
Titre
: "
Visconti "
Auteur : Villien, Bruno
Editeur : Calmann-Lévy, 1986
Titre
: " Luchino Visconti cinéaste "
Auteur : Sanzio, Alain
/ Thirard, Paul-Louis
Editeur : Ramsay, 1986
Titre
: " Visconti "
Auteur : Stirling, Monica
Editeur : Pygmalion, 1985
Titre
: " Luchino Visconti, le sens et l'image
"
Auteur : Ishaghpour, Youssef
Editeur : La Différence, 1984
Titre
: " Violence et passion "
Auteur : Visconti, Luchino
Editeur : Avant-scène
Titre
: " Le roman d'Angelo "
Trad. de l'italien René de Ceccatty
Auteur : Visconti, Luchino
Editeur : Gallimard, 1993
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