
Jürgen Kesting : Natalie Dessay ou l’ ineffable art lyrique
La France a vu naître toute une pléiade de sopranos légers à la voix cristalline : Mado Robin, Lily Pons, Mady Mesplé. Natalie Dessay, originaire de Bordeaux, leur a succédé dans les rôles de Lakmé, Dinorah, Ophélie, Olympia et Mireille mais sa voix n’a pas l’aigreur caractéristique d’un bon nombre de sopranos françaises ; elle maîtrise en effet le messa di voce, technique vocale consistant à tenir un son en jouant sur la dynamique pour aller du pianissimo au fortissimo. Durant les dix premières années d’une carrière commencée en 1990 comme lauréate du concours Mozart à Vienne, les parties de bravoure étaient sa spécialité. En 1992 à l’Opéra Bastille, elle est la poupée Olympia des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach ; en 1993, elle débute au Wiener Staatsoper dans l’Enlèvement au sérail de Mozart où elle est Blondchen, rôle exigeant de la cantatrice un mi aigu. Dans le CD réunissant en récital des arias de Mozart, elle va même jusqu’au sol dans l’air de concert Populi di Tessaglia. On la retrouvera en Reine de la nuit à Aix-en-Provence (1994) et Salzbourg (1997), en Fiakermilli au Met de New York (1995), en Aminta de Die schweigsame Frau à Vienne (1996) et en Ophélie de Hamlet à Genève (1996) et à Paris (2000). Sous la direction de Pierre Boulez, elle a prêté sa voix au Rossignol de Stravinsky, sous celle de William Christie elle a chanté à Paris Alcina de Renée Fleming ainsi que Morgana.
Très appréciée des metteurs en scène, la frêle cantatrice si vive dans son jeu de scène a exprimé lors de divers entretiens son désir d’abandonner, au bout de dix ans, les rôles de soprano léger. Elle a fait ses adieux à la Reine de la nuit en 2001 à Aix et s’est dirigée avec Amina de Bellini vers le bel canto et avec Konstanze vers le soprano dramatique. S’agissant d’Offenbach, elle souhaite dans un proche avenir ne plus chanter seulement Olympia mais aussi Antonia et Giuletta, véritable défi que peu de cantatrices ont relevé. Elle sait que l’entreprise n’est pas sans risques : sa voix n'a pas encore totalement quitté le registre du soprano léger. Pourtant, elle ne chante déjà plus avec cette voix de petite fille, cette voix de poupée qui fait des grandes amoureuses du théâtre lyrique comme Ophélie ou Lucie de Lammermoor des créatures innocentes et neutres. Natalie Dessay montre que le registre dramatique ne dépend pas que de la voix mais aussi de l’intensité de la déclamation et de la capacité de l’ interprète à penser en sonorités, à “ colorer ”. Elle chante Lucie dans la version française originale de Donizetti (celle de 1839), c’est-à-dire un ton au-dessus. Le premier aria – “ Regnava nel silencio ” - est remplacé par une scène de Rosmonda d’Inghilterra.
CD recommandé par Jürgen Kesting :
Natalie Dessay : Airs d’Opéras français Airs de Lakmé (Delibes), Le Roi malgré lui (Chabrier), L'Enfant et les sortilèges (Ravel), Le Pardon de Ploërmel (Meyerbeer), L’École des maris (Bondeville), Médée (Milhaud), Hamlet (Thomas), Les Contes d’Hoffmann (Offenbach), Les Mamelles de Tirésias (Poulenc). Mireille (Gounod), Les Caprices de Marianne (Sauguet). Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Patrick Fourniller EMI 5 56159-2
Colorature extrêmement brillante, chaude expressivité rendue par de fines nuances dynamiques, projection éloquente du texte. Exemple : air de la folie d’Ophélie.
L'auteur :
Né en 1940 à Duisburg, Jürgen Kesting a fait des études de littérature allemande et anglaise, ainsi que de philosophie à Cologne et Vienne. Il est pendant quatre ans responsable des relations publiques de EMI Electrola à Cologne et de Eurodisc à Munich, puis est à la rédaction de l’hebdomadaire Stern où il est aussi responsable de rubrique et auteur. A partir de 1993, il écrit pour un nouvel hebdomadaire, DIE WOCHE. Il réalise de nombreuses émissions musicales pour la radio (WDR, Südwestfunk, Süddeutscher Rundfunk, SFB, NDR, Bayerischer Rundfunk) puis publie en 1986 une somme sur les grands chanteurs en trois tomes et 2000 pages (“ Die großen Sänger ”), dont il existe actuellement une édition spéciale en un volume. Une monographie sur Maria Callas est publiée en 1990, traduite en anglais et en russe, suivie en 1991 d’un essai sur Luciano Pavarotti. Il signe pour la septième année d’affilée une collection musicale hebdomadaire intitulée “ Belcanto-Museum ” pour une chaîne régionale allemande (NDR). Il a produit pour quatre chaînes de l’ARD une série de 26 épisodes sur Maria Callas, pour l’ARD une série de 13 numéros sur les grands ténors. La politique culturelle est, avec la musique, l’un des points forts de ses activités professionnelles.
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