
 Une interview avec Rüdiger Safranski, élève d´Adorno, philosophe et écrivain, sur la philosophie de son ancien professeur et les mouvements étudiants de 68:
Comment Adorno définit-il la dialectique ?
Il arrive toujours un moment où nous éprouvons un besoin de concrétisation, où nous voulons matérialiser. La dialectique est un remède perpétuel contre toute forme d´enracinement, de coagulation, c´est un mouvement permanent. « L´intransigeance contre la matérialisation » constitue un des motifs essentiels de sa pensée : la dialectique est l´anti-matérialisation. C´est ici que l´on voit comment Adorno, à sa façon, a perpétué l´Idéalisme allemand, influencé par Schelling. Ce dernier commence son essai sur le « Moi » à la fin du 18e siècle par cette phrase : le Moi est quelque chose qui ne se laisse pas matérialiser, c´est le noyau de l´Idéalisme, c´est sauver la liberté et la vie contre la pétrification et la matérialisation. Adorno poursuit ce programme d´anti-matérialisation engagé par Schelling.
La société bourgeoise a soutenu l´individu, l´a stimulé tout en le vidant de sa substance, en l´atomisant pour en faire un « quelque chose » que l´on peut manipuler à souhait dans le cadre d´un processus économique où il n´est que vendeur de marchandise, main d´œuvre ou acheteur. D´une côté la société bourgeoise crée l´individualisme, de l´autre elle en fait un fétiche, et c´est là que l´on passe de la chance au malheur. Il tente de sauver l´individu et ce qui constitue sa particularité vivante. C´est la poursuite d´un programme idéaliste qui a évolué sous l´influence de la psychologie, de la sociologie et de l´économie.
On peut percevoir un profond désespoir dans la structure théorique d´Adorno. Un désespoir face au fait que la vie pourrait devenir aliénation et matérialisation, que l´on pourrait perdre conscience de ce scandale, qu´il nous manque quelque chose. J´ai parfois l´impression qu´Adorno s´inscrit encore dans une tradition gnostique. Vivre dans ce monde c´est s´être trompé de représentation et le monde est une mauvaise création. Cette phrase célèbre « Das ganze ist das Unwahre » (le tout est le faux) est profondément gnostique. Il y a mille ans, ont aurait parlé de fausse création.
Y-a-t-il des similitudes entre Adorno et Heidegger?
« Le tout est le faux ».C´est ce point une fois atteint, quand il ressent ce désespoir face au monde contemporain, qu´il est étonnamment proche d´Heidegger, qui lui-même parle de l´oubli de l´être, du fait que nous sommes dans un carcan dont nous ne pouvons nous libérer. Heidegger, tout comme Adorno, a donné une réponse intéressante. Adorno a dit que l´application de la théorie est une partie de la résistance et que la théorie elle-même constitue déjà cette pratique. Heidegger dans son célèbre ouvrage « La lettre sur l´humanisme » rédigé en 1945/46 dit que nous vivons dans une mauvaise compréhension de la théorie et de la pratique, que nous envisageons toujours la pensée comme une pensée instrumentale. Non, la pensée même est le salut de l´humain, la pensée même constitue déjà une pratique. Il donne ici exactement la même réponse qu´Adorno. Nous pensons de façon active et l´acte même de penser préserve la dignité de la pensée. Adorno et Heidegger souhaitent tous deux une pensée tournée vers elle-même et non pas une mise en fonction, une notice d´utilisation.…
Selon Adorno, qu´est-ce qui a mal fonctionné lors du processus de création ?
Adorno et Horkheimer ont tenté d´utiliser un mythe fondateur dans leur dialectique explicative pour parler du faux et de la fatalité. Ils se basent sur l´histoire de l´Odyssée quand Ulysse rencontre les sirènes. Si l´on écoute leur chant, le naufrage est inéluctable. Mais rusé, Ulysse se fait attacher par son équipage au mât du navire. Il peut alors entendre et son équipage ne doit pas le délier, même s´il l´ordonne. Il veut entendre mais ne pas céder à la tentation, tandis que le chant des sirènes est interdit à l´équipage. Cette manière de procéder constitue pour Adorno la scène originelle : la censure contre la sensualité, le contrôle de son corps, le contrôle de la nature comme projet progressiste mais à la fois viol de soi-même, la « correction » d´un sujet qui est alors adapté au processus sociétal. On pourrait donc se demander où commence le faux ? Il trouve son origine dans la dialectique du contrôle de la nature et du viol de sa propre nature.
Quelle influence a eu la période américaine sur la pensée d´Adorno et d´Horkheimer ?
A l´origine, c´est à dire dans les années 20 et 30, Adorno et Horkheimer ont suivi une voie plutôt classique : le capitalisme dans son état de concentration et de crise constitue un fascisme politique. Ce lien intrinsèque constitue déjà une monocausalité. Adorno fait face à deux éléments importants lors de son séjour aux Etats-Unis : l´industrie culturelle (c´est aussi une des formes du capital dans son rapport à la culture exploitée) d´une part et la politique de la New Deal d´autre part. Apparemment, la culture américaine dispose d´un potentiel démocratique qui a empêché la crise de se transformer en fascisme. Cette expérience a modifié leur vision des choses, encore plus chez Horkheimer que chez Adorno. A leur retour, ils analysent le fascisme à travers les particularités allemandes se rapportant à la psychologie et la psychanalyse des caractères autoritaires. Depuis leur retour d´Amérique, leur analyse du fascisme est plus large. Chez Adorno, on peut observer plus distinctement un aspect provenant du jeune Benjamin. Ce dernier avait écrit « Le capitalisme comme religion » dans les années 20 et avait posé la question suivante : analysons-nous la forme de notre société de manière suffisante en la décrivant uniquement sous un aspect psychologique et économique ? Je pense qu´Adorno, après la guerre, suit le vieux programme de Benjamin : le capitalisme doit être compris comme religion actuelle, une religion qui se globalise dans un monde moderne et qui dispose de nombreuses formes d´expression politique. Le fascisme est une de ces formes et doit être considéré comme le plus gros incident de l´Histoire.
Quelle était la position d´Adorno vis-à-vis du mouvement de 68 ?
Pour la génération revenue d´exil, dont Adorno faisait partie, on assistait à un certain traumatisme relatif aux mouvements de foules agitées, de gauche ou de droite. Une foule bruyante rappelait douloureusement le national-socialisme au souvenir d´Adorno. Il s´est aussi rendu compte qu´il avait lui même contribué, de par ses réflexions, à alimenter le mouvement étudiant, ce qui l´a flatté. Mais parallèlement, il a eu peur de ce qu´il avait ainsi engagé. Il a alors constaté un malentendu fondamental. Si l´on comprend ce malentendu, on pénètre au plus profond de sa théorie. Il avait écarté le potentiel messianique du marxisme et avait atteint une compréhension de la théorie au sein de laquelle on ne se pliait à aucun mouvement de masse et la pensée elle-même, tout comme l´art, était un endroit de liberté. Cette théorie ne libérait personne et ne développait pas de stratégie. C´était plutôt une chance de pouvoir théoriser, c´était un état de vie intense. Nous autres étudiants ne voulions pas comprendre ce qu´Adorno n´avait de cesse de nous répéter : il ne s´agit pas de relier théorie et pratique pour atteindre une relation instrumentale, nous devons considérer la production théorique comme une possibilité de sortir de cette relation fatale. Même si le « tout » est aussi le « faux », nous devons au moins tenter de le comprendre au niveau théorique.
Interview de Meinhard Prill, un des auteurs du documentaire sur Adorno, de novembre 2002
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