
Werner Spies
1. Que représente Adorno pour vous personnellement?
La découverte d’une pensée limpide et exigeante en plein après-guerre en Allemagne, à un moment où par ailleurs dominent l’abstraction et une esthétique pénitente et larmoyante. J’ai lu Adorno pour la première fois lorsque j’arrivais à Paris. Beckett me parlait régulièrement de lui et c’est à cet époque que j’ai eu les premiers contacts épistolaires avec Adorno, quand j’organisais avec Michel Leiris les mélanges offerts à Kahnweiler. Une phrase dans sa correspondance s’est gravée dans ma mémoire : « Il ne faut pas changer une virgule au manuscrit. » Ce que je découvrais là n’avait rien de prétentieux, c’était ce dont nous manquions tous : la loi et la certitude.
2. A votre avis, en quoi Adorno influence-t-il encore le débat politique actuel ?
Tout au plus là où on est encore prêt a faire le distinguo entre concert et tube, entre morceau et publicité. Relisons ce qu’Adorno dit de l’industrie culturelle : « ..les jeux-concours où il s’agit de reconnaître une mélodie, les brochures gratuites, les récompenses et autres cadeaux remis aux auditeurs de tel et tel programme radiophonique n’ont rien d’une bagatelle, ils s’inscrivent dans la droite ligne de ce qu’il advient aux biens culturels eux-mêmes. La symphonie est une prime accordée à ceux qui écoutent la radio... »
3. Quels reproches feriez-vous à Adorno ? Pourquoi ?
Peut-être nous a-t-il empêché de lire davantage Horkheimer. La « Dialectique de la Raison », écrite pratiquement à quatre mains par Adorno et Horkheimer, montre l’importance de Horkheimer dans la pensée d’Adorno.
Werner Spies, portrait
Historien d’art, Werner Spies fit de sa thèse de doctorat une œuvre monumentale consacrée aux collages de Max Ernst. Installé à Paris, il est titulaire depuis 1975 de la chaire d’Histoire de l’art du 20e siècle à l’Académie des Beaux-Arts de Dusseldorf. A ses débuts rédacteur de presse et collaborateur du Süddeutsche Rundfunk, c’est à ce dernier titre que Werner Spies s’attacha à la réalisation d’un projet nouveau : désireux de promouvoir une meilleure adaptation radiophonique des textes en prose d’écrivains français, il demanda directement aux auteurs de les concevoir en vue d’une diffusion sur les ondes. C’est ainsi qu’il se lia d’une amitié profonde avec Robbe-Grillet et que la première pièce radiophonique de Samuel Beckett en adaptation allemande vit le jour. Il s’ensuivit une collaboration fructueuse avec Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor, Francis Ponge, Robert Pinget et Marguerite Duras. Werner Spies est également depuis 1964 l’un des principaux feuilletonistes du quotidien allemand FAZ.
C’est toutefois en tant qu’historien d’art et commissaire d’expositions que Werner Spies a surtout fait parler de lui. En 1968, il fait partie du jury de la Documenta de Kassel. En 1977, il organise de façon magistrale l’exposition « Paris-Berlin ». Directeur du Musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou entre 1997 et 2000, il assure la rénovation du musée et la nouvelle présentation des collections. En 2002, il organise à Beaubourg l’exposition « La révolution surréaliste » qui remporte un succès international. Werner Spies a également assumé les fonctions de curateur pour de grandes expositions internationales consacrées à Picasso (sculptures, aquarelles, pastels et dessins, etc.), Josef Albers, Max Ernst et aux surréalistes.
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