
Daniel Payot
1. Que représente Adorno pour vous personnellement?
L'une des pensées philosophiques les plus puissantes de la deuxième moitié du XXe siècle. Un essai de construire une compréhension du monde nourrie à des sources différentes: le marxisme, bien sûr, mais aussi l'ensemble de la tradition philosophique occidentale et le judaïsme. Par ailleurs, Adorno a plus que tout autre penseur pris la mesure de ce qui est survenu dans les arts, surtout la musique, au début du siècle, et il est l'un des rares à s'être demandé ce que cela changeait, non seulement pour les arts eux-mêmes, mais pour la pensée et l'existence. Enfin, Adorno fait partie des intellectuels qui ont tenté de prendre vraiment la mesure du nazisme et de la Shoah, et plus généralement des totalitarismes et de toutes les dominations qui font que jusqu'à présent les monuments de culture ont aussi été des manifestations de barbarie.
2. A votre avis, en quoi Adorno influence-t-il encore le débat politique actuel ?
Je ne suis pas sûr du tout qu'il l'influence encore, du moins explicitement. Le rôle politique que sa pensée avait était en grande partie dû à la situation de guerre froide. Sa position était en effet difficile, mais riche: considéré comme un vilain marxiste par les anti-communistes de l'époque, il était aussi très détesté par les penseurs officiels des régimes du socialisme réel. Cela suggère aussi quelque chose de sa problématique: les références au marxisme ne sont jamais exclusives, bien qu'elles soient revendiquées; elles ne sont jamais dogmatiques, car Adorno pensait que la tâche de la pensée était irréductible à la seule bataille idéologique. On l'a vu aussi à l'occasion de grandes querelles artistico-politiques, par exemple autour de la question du réalisme socialiste et de la condamnation stalinienne de l'expressionnisme.
3. Quels reproches feriez-vous à Adorno ? Pourquoi ?
Il me semble que le plus grand reproche qu'on puisse lui faire est un mélange d'autoritarisme et de manque de sens de l'humour. Il y a quelque chose de dur dans sa façon de penser. C'était peut-être explicable dans les années 40, au moment où il pouvait penser que l'Ecole de Recherches Sociales avait besoin d'une "ligne" ferme. Même alors, cela l'a sans doute empêché de mesurer vraiment l'importance de Walter Benjamin, par exemple. Et par la suite, dans les années 50 et 60, il a sans doute été trop rigide sur certaines positions, allant jusqu'à la condamnation de certaines formes d'expression artistique (le jazz) ou de mouvement politique et social (les révoltes étudiantes des années 60).
Daniel Payot, né en 1952, est professeur de philosophie de l’art et philosophie contemporaine à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, dont il a également assuré la présidence de 1998 à 2000. Durant ces deux années, il est aussi responsable d’un groupe de recherches sur « Les Fins de l’art », au sein de l’Equipe d’Accueil de Philosophie du laboratoire « Formes, présentations, présences », dirigé par Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe. Depuis 2001, il dirige une nouvelle Equipe d’Accueil, « Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques » regroupant des composantes de recherches en musicologie, arts appliqués, architecture et esthétique. On lui doit par ailleurs de nombreux ouvrages dont Après l’harmonie. Benjamin, Adorno et quelques autres, aux éditions Circé, en 2000, L’objet-fibule. Les petites attaches de l’art contemporain, chez L’Harmattan en 1997 ou encore Effigies. La notion d’art et les fins de la ressemblance, aux éditions Galilée en 1997.
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