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LES PRATIQUES MAGIQUES DANS LES PROCÈS DE PRODUCTION

Quand on défriche la forêt vierge, les hommes choisissent un arbre géant parmi ceux de la parcelle à cultiver et ils en ornent le tronc de plantes magiques, de colliers de cauries, de plumes noi­res d'oiseau de paradis, les mêmes que celles que portent les jeu­nes initiés du troisième stade, les tchouwanié. L'arbre est ensuite attaqué à la hache par deux hommes, pendant que tous ceux qui coopèrent au défrichement attendent, un bâton orné de feuilles magiques à la main. Lorsque le géant vacille et entame sa chute, ils poussent de grands cris tout en jetant leurs bâtons vers l'arbre qui s'effondre. Ils espèrent ainsi chasser l'esprit de l'arbre, plein de colère contre les hommes, vers le territoire de leurs ennemis où il se vengera en tuant ceux qu'il surprendra en train d'abattre des arbres dans la forêt. Ainsi, il n'y a jamais de véritable paix entre les Baruya et leurs ennemis car, même après que les combats ont officiellement cessé entre les guerriers, la guerre continue par l'envoi d'esprits‑missiles invisibles mais meur­triers.
Quand le sol d'un jardin est nettoyé, la palissade plantée, un certain nombre de parcelles délimitées à l'intérieur de l'enceinte et attribuées à des parentes ou à des voisines, l'homme qui a pris l'initiative du défrichement accomplit une brève cérémonie magique au centre du jardin, sur l'une des parcelles que culti­vera sa femme. Cette magie, pour faire pousser des patates dou­ces, des taros ou d'autres plantes, lui vient de ses ancêtres et il la transmettra à ses fils. Précisons, en passant, qu'un homme demande toujours l'avis de la femme quand il va diviser son jardin en un certain nombre de parcelles et inviter un certain nombre de femmes à les cultiver. Il lui faut penser à son épouse d'abord, ses sœurs ses belles-sœurs , sa mère, sa belle-mère, ses filles, etc. Sa femme choisit d'abord la ou les parcelles qu'elle va cultiver et décide ensuite avec son mari de l'identité et du nom­bre des femmes qui se partageront le reste du jardin. En fait, mari et femme(s) savent très bien vis-à-vis de qui ils ont des obli­gations d'entraide et, sauf en cas de conflit ouvert entre beaux-­frères, un mari ne refuse pas aux femmes du lignage de sa femme, ou aux femmes mariées dans ce lignage, d'utiliser une parcelle du jardin qu'il a défriché, d'ailleurs le plus souvent avec l'aide de leurs maris, ses beaux-frères. Quelque temps après, chacune des femmes ayant reçu une parcelle viendra à son tour planter des plantes magiques, des fleurs surtout, au milieu et sur les bords de sa parcelle, en murmurant des formules qu'elles a héritées de sa mère et qu'elle apprendra à ses filles.
Nous n'entrerons pas dans le détail de ces magies agricoles, mais nous signalerons cependant qu'il existe en ce domaine une certaine inégalité entre les clans et que les uns sont réputés pos­séder des magies beaucoup plus efficaces que les autres. (…)

( M. Godelier, « Le visible et l'invisible chez les Baruya de Nouvelle-Guinée », in J. Thomas et L. Bernot (eds.), Langues et techniques, nature et société, Paris, Klincksieck, 1972, vol. II, p. 263‑269.)


Ainsi, en ce qui concerne les pratiques magiques nécessaires à la production des tubercules, les hommes possèdent un pouvoir plus grand que les femmes. C'est aussi le cas, évidemment, s'agissant de la chasse, de la fabrication du sel et de la construc­tion des maisons, activités dont ils ont le monopole et pour les­quelles chacun a des magies appropriées. Mais ce n'est pas le cas pour ce qui touche aux jardins de roseaux destinés à faire les pagnes, ni à l'élevage des porcs ni, bien entendu, au désir d'avoir des enfants ou de ne pas en avoir, d'accoucher sans problème, etc. C'est là le domaine des femmes.
Une femme donne à ses cochons des noms de ruisseaux ou de montagnes qui appartiennent à son lignage et marquent le terri­toire de ses ancêtres. Elle emploie des formules propitiatoires, qu'elle a reçues de sa mère et qu'elle transmettra à ses filles, lorsqu'une de ses truies a mis bas et qu'elle enduit chaque porce­let d'une argile ocre aux pouvoirs magiques : ils pousseront mieux, seront plus vigoureux, plus gras.
Mais l'efficacité de toutes ces magies aussi bien masculines que féminines peut être annulée si l'homme et la femme font l'amour dans des lieux ou à des moments interdits. C'est pis encore si l'un ou l'autre se livre à l'adultère et fait l'amour en cachette avec des partenaires interdits.
Ainsi, dès que dans un jardin les plantes de taro se dessèchent alors qu'il ne fait pas trop chaud, dès que la chair d'un cochon tourne en eau alors qu'il paraissait bien gras, les voisins conçoiv­ent des soupçons sur la conduite du couple qui a planté les unes ou élevé l'autre. Ceux qui sont mal intentionnés n'éparg­nent pas les allusions publiques ou obliques. On entrevoit ici pour la première fois un aspect fondamental de la pensée et de l’organisation sociale des Baruya : le fait que la sexualité est pens­ée et vécue comme une menace permanente pour la reproduct­ion de la nature et de la société. Et cette menace ne vient pas seulement des rapports sexuels interdits, de la pratique de l’adultère. Même s'ils font l'amour chez eux, en un lieu et à un moment tout à fait autorisés, un homme et une femme mariés doivent ensuite éviter pendant quelque temps d'être en contact avec autrui, de reprendre les travaux des champs, de partir à la chasse ou de donner à manger aux cochons. L'acte sexuel est dangereux parce qu'il pollue, et la pollution affaiblit, corrompt, menace la force et la vie ‑ à commencer par ce rempart de la vie, cette source de force qu'est l'homme.
Car si la sexualité, les rapports sexuels polluent, le danger n'émane pas en proportions égales de l'un et l'autre sexes. Il sourd essentiellement de la femme, des substances qui s'écou­lent de son vagin, de son sang menstruel, de ses liquides, de ses sécrétions. C'est pour cette raison qu'une femme ne doit pas chevaucher son mari pendant le coït, car cela risquerait de faire s'épandre sur le ventre de l'homme les liquides qui s'écoulent de son sexe. Nous n'irons pas plus loin pour l'instant dans l'analyse des rapports sexuels entre les sexes, et des représentations du corps et de la vie qui les sous-tendent. Ces premières allusions à la sexualité et aux responsabilités particulières de la femme dans les conséquences néfastes que peut entraîner la sexualité suffi­sent à éclairer une autre inégalité entre les sexes : non plus dans l'ordre de l'accès aux moyens de production, aux moyens de des­truction ou aux moyens d'échange entre les hommes, mais bien aux moyens matériels et magiques de communiquer avec les puissances invisibles qui peuplent et gouvernent l'univers.


Les­quels moyens sont d'une part les instruments de musique, les flûtes et les rhombes, et d'autre part les objets sacrés, les kwal­matnié que possèdent et manipulent les maîtres des initiations masculines, et dont le Soleil, père des Baruya, a fait don à leurs ancêtres. On dit aux femmes que les rhombes et les flûtes sont la voix d'esprits qui communiquent avec les hommes lorsqu'on initie les garçons. Et sous aucun prétexte les femmes ne doivent voir ces instruments, qu'elles entendent de loin résonner dans la forêt ou s'approcher de la maison d'initiation : la mort serait leur châtiment. Mais ici nous abordons déjà l'analyse du disposi­tif central de la domination masculine, la machinerie des initia­tions. Or, auparavant, il faut examiner de très près une pièce essentielle des rapports hommes/femmes chez les Baruya, à savoir leur place respective dans la production des rapports de parenté et, à travers eux, dans la reproduction des lignages et des clans qui composent leur société.

Maurice Godelier extrait de La production des Grands Hommes. (cf. Bibliographie)



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