
L'INSTITUTION ET LA LÉGITIMATION DE LA SUPÉRIORITÉ MASCULINE: les initiations et la disjonction des sexes
Au cours de leur existence, les Baruya parcourent les diverses étapes d'un cycle différent pour chaque sexe et dont chaque étape porte un nom distinct et confère un statut spécifique. Ces étapes sont représentées par les schémas en page suivante.
Photo, copyright Jean-Luc Lory
LE CYCLE DE LA VIE D'UN HOMME A la naissance, un homme est un bébé, bwaranié; il est porté par sa mère dans un sac-filet et nourri au sein. Il ne reçoit pas de nom avant l'âge de douze à quinze mois, lorsqu'il marche et a ses premières dents. Jusque-là, la mère doit cacher le visage de son enfant à son mari. Lorsque ce dernier est présent, elle recouvre le bébé d'une sorte de petit sac en filet qui dissimule ses traits, mais laisse passer l'air. Quand le bwaranié semble avoir des chances de survivre, le lignage de son père fait des cadeaux au lignage de sa mère, et il reçoit un premier nom qu'il portera jusqu'à l'initiation. Il devient keimalé (garçon), puis à partir de six ou sept ans, keimalénangé (littéralement ‑ grand garçon). Jusque-là, il a vécu dans un monde féminin, habillé d'un long pagne qui ressemble aux jupes des petites filles. Il joue d'ailleurs avec ses sœurs, ses cousines, ses voisines. A partir de six-sept ans, les petits garçons tendent à faire bande à part, à jouer dans la forêt avec des arcs miniature, tandis que les petites filles de leur âge restent le plus souvent avec leur mère, et commencent à aider dans le jardin et à prendre soin du petit frère ou de la petite sœur. La disjonction des sexes se dessine. Puis, un soir, vers l'âge de neuf ans, un homme vient chercher le garçon et l'enferme dans sa maison avec tous les garçons du même âge. C'est le moment de les disjoindre du monde féminin. Cet homme est le maître des premières cérémonies d'initiation (il va les faire mouka). Son épouse, ses filles si elles sont pubères, vont prendre soin des petits pendant quelques jours. Les hommes ont construit au sommet du village, près de la maison des hommes, la moukaanga, la maison des mouka, où ‑les garçons pénètrent quelques jours après avoir été brutalement séparés de leur mère. Au terme de cérémonies qui durent un mois et au cours desquelles le responsable de cette première étape de leur initiation lui perce le nez, le mouka va se retrouver yiveumbwayé pour trois ou quatre ans ; désormais, il va vivre dans la maison des hommes, la kwalahga. Il est alors vêtu moitié comme un homme, moitié comme une femme. Son pagne est encore en forme de jupe et, sous sa grande cape d'écorce, il ne porte pas la petite cape qui dissimule normalement les fesses des hommes. C'est pour que la honte lui fasse fuir la présence des femmes. Pendant plusieurs mois, il n'a pas le droit de parler en présence de ses aînés qui le moquent, l'insultent, l'humilient, lui rappellent ce qu'il était parmi les femmes et, de temps en temps, se saisissent de lui et le battent à coups de baguettes ou d'orties. (…) . Depuis qu'il est devenu mouka, l'initié ne peut prononcer ni son propre nom ni celui de ses co-initiés. Le père d'un initié, sauf en cas de très mauvaise conduite de son fils ‑ un vol important qu'il aurait commis dans un jardin, ou une bagarre ayant entraîné de graves conséquences pour un autre enfant ‑, désormais ne le frappera plus. Les punitions lui sont infligées par les initiés des troisième et quatrième stades, qui vivent dans la maison des hommes et sont en quelque sorte les représentants de tous les hommes envers leurs cadets.
Puis, vers douze ans, cependant que se déroulent les cérémonies d'initiation des tchouwanié et des kalavé, des troisième et quatrième stades, les yiveumbwayé deviennent les kawetnié, Après divers rituels qui se déroulent en forêt ou près de la maison des hommes, de jour et de nuit, les yiveumbwayé abandonnent dans un endroit caché de la forêt leurs pagnes à demi féminins et leurs vieilles capes, que les responsables de ce deuxième stade d'initiation accrochent très haut au tronc d'un arbre géant où ils resteront à pourrir. Le maître de ce rituel, avant d'accrocher leurs vêtements, invoque la protection de l'esprit de l'arbre, recueille un peu de sève et de son écorce, et les dépose sur la touffe de cheveux qui subsiste au sommet du crâne rasé des enfants, à l'endroit où, selon les Baruya., siège notre esprit. Ensuite, pour la première fois de leur vie, les garçons sont habillés véritablement en hommes et reçoivent les parures de plumes et autres insignes de leur rang. Vers quinze ans, les kawetnié deviennent tchouwanié. Les cérémonies durent près de cinq semaines et sont, avec celles qui consacrent la rupture des mouka d'avec le monde féminin, les plus importantes de tout le cycle des initiations baruya. Pour la circonstance, les hommes mûrs, apmwénangalo, les grands hommes pères de plusieurs enfants dont les aînés sont déjà initiés, édifient une gigantesque maison cérémonielle, qui abritera pendant quelques semaines des rituels auxquels assistent plusieurs centaines d'hommes, et où coucheront la nuit les nouveaux tchouwanié et les kalavé.
Pour les Baruya, la tsimia, la grande maison cérémonielle, est comme le corps symbolique de la tribu. Le toit de chaume leur apparaît comme la peau de ce corps dont les os, le squelette, sont les poteaux qui en soutiennent le toit. Au centre, le pilier qui supporte l'édifice est appelé « grand-père » et, après qu'on l'a dressé, on précipite du haut de ce pilier un opossum vivant qui meurt en s'écrasant au sol. On offre alors ce gibier à l'homme le plus âgé de la vallée, à la fois pour signifier et pour compenser le fait qu'il devra mourir avant les prochaines initiations, trois ans plus tard. Chaque poteau de la tsimia représente un nouvel initié et le grand homme qui le plante murmure son nom au moment où il l'enfonce dans le sol. Tous les poteaux sont plantés en même temps, à la même seconde, par des dizaines d'hommes serrés l'un contre l'autre en un vaste cercle qui dessine la forme de la tsimia. Ces hommes, regroupés par village, sont alignés tous lignages, tous clans confondus. La tsimia apparaît donc comme la maison des hommes de tous les villages, de tous les lignages à la fois, transcendant les distinctions posées par les rapports de parenté et de résidence. En ce sens, elle est bien, comme disent les Baruya, le « corps » (symbolique) de leur tribu,. L matérialisation de leur unité contre les ennemis et de leur solidarité contre les femmes. Le dernier jour de la construction de la tsimia, juste avant que des centaines de femmes, regroupées par village, n'apportent les bottes de chaume qui couvriront le toit, les hommes font secrètement entrer dans l'édifice les futurs tchouwanié et kalavé, chacun portant un bâton ou un claquoir pour faire du bruit. Les femmes, guidées et encadrées par des chamanes hommes, se mettent à courir autour de l'édifice, jetant à grands cris leurs bottes vers les hommes mariés perchés sur le toit, prêts à se mettre au travail.
Soudain, à un signal discret de ceux-ci, les initiés cachés dans l'enceinte déclenchent un vacarme épouvantable. Surprises, les jeunes filles, les enfants poussent de grands cris effrayés. Les femmes mariées, elles, savent, mais elles disent aux jeunes que ce sont des esprits qui ont pénétré dans l'édifice et communiquent avec les initiés.
Le soir même, dans la tsimia enfin achevée, des représentants de deux clans, les Nunguyé et les Andavakia, allument le feu nouveau qui va brûler pendant toutes les cérémonies. Ils le font en battant des pierres de silex (ou, du moins, ils le faisaient, car les pierres rituelles ont aujourd'hui disparu dans l'incendie du village où elles étaient conservées, incendie allumé sur ordre d'un jeune officier australien qui voulait punir les Baruya de ce village d'avoir pris les armes pour venger le suicide d'une de leurs sœurs mariées dans un autre village). En allumant ce feu avec des silex, ces hommes reproduisent le geste de leur père surnaturel, le Soleil, source de chaleur et de vie. Un mythe baruya, en effet, explique qu'il y a très longtemps, les sexes des hommes et des femmes n'étaient pas percés, qu'ils étaient comme murés. Le Soleil mit fin à cet état de choses en jetant une pierre de silex dans un feu. La pierre chauffa, explosa et se éclats percèrent le pénis de l'homme, le vagin de la femme, que leur anus. Depuis, les hommes et les femmes peuvent copuler et se reproduire. Le moment le plus solennel de ces cérémonies survient lorsque le maître des rituels de ce stade, un Baruya du clan des Baruya ‑ celui qui a donné son nom à la tribu ‑, pose sur la tête des initiés les symboles mêmes de la domination masculine, un bec de calao surplombant, dominant un cercle de jonc terminé par deux défenses de cochon acérées dont on enfonce les pointes dans le front des initiés. Puis, revenus dans la maison cérémonielle après avoir défilé en procession, magnifiquement peints et parés, devant toutes les femmes de la tribu qui se pressent le long du chemin, ils doivent pendant toute une nuit, jusqu'à l'aube, supporter la douleur de ces pointes enfoncées dans leur front tout en tournant, tournant, épuisés de fatigue et de faim, autour du poteau central de la tsimia. On leur révèle alors que ce bec de calao est leur pénis et ce cercle dentéle vagin des femmes. On leur révèle aussi que leur nouveau nom, tchouwanié, est l'un des noms secrets., inconnu des femmes, du vagin des femmes. Or, c'est également au moment où, immobiles et muets, ils reçoivent ces insignes, où ils sont revêtus par leurs parrains et parents, que le maître de cette cérémonie leur adresse un long discours pour leur rappeler que désormais ils sont des hommes, que bientôt leurs aînés leur trouveront une épouse, mais que ce sera tâche difficile si les pères des filles à marier apprennent qu'un tel ou un tel est un fainéant ou un voleur. Il leur rappelle qu'une fois mariés ils auront à défricher la forêt et faire des jardins pour nourrir leur famille, qu'ils devront assurer toutes leurs responsabilités vis-à-vis de leurs épouses, de leurs enfants et de tous leurs parents consanguins ou alliés. Mais qu'avant tout, ils doivent désormais être prêts à se battre jusqu'à la mort pour défendre les Baruya et leur territoire. Les tchouwanié, à la différence des kawetnié, étaient autorisés à combattre au milieu des femmes, alors que, plus jeunes, ils devaient rester en retrait loin de la ligne des affrontements. Or, le maître des cérémonies, qui fient publiquement ce discours, est le plus prestigieux de tous. Il appartient au clan des Baruya, clan qui est à la tribu tout entière ce qu'est le poteau central à la maison cérémonielle.
Il va sans dire que cette cérémonie et ces discours sont tenus loin des oreilles et des yeux des femmes, au sommet d'une montagne ; c'est ensuite seulement que les nouveaux initiés, parés de leurs insignes et de leur coiffure symbolique, redescendent lentement vers la tsimia, s'offrant en spectacle à l'admiration des femmes et des enfants massés pour les attendre le long de la route. C'est à cette époque ou dans les mois qui suivent que les parents d'un tchouwanié doivent, s'ils ne l'ont pas déjà fait, lui trouver une épouse. Un jour, il apprend qu'il épousera telle ou telle jeune fille, qui est la sœur cadette d'un de ses co-initiés, et qu'il devra lui céder en échange l'une de ses sœurs plus jeunes ou de ses cousines. Dès lors il commencera à aider son futur beau-père à défricher ses jardins, tandis que son futur beau-frère viendra aider son père. Sa sœur ira aider sa future belle-mère et sa future épouse viendra visiter sa mère. Mais lui, il ne sera pas autorisé à rencontrer sa promise avant le mariage, qui aura lieu plusieurs années après. (…) Kalavé est le nom d'une espèce de perroquet blanc, dont les hommes portent une plume au centre de leur parure de tête. C'est aux kalavé que reviennent les tâches de porter les étendards de leur village lors des cérémonies, de battre et de frotter d'orties les initiés des deux premiers stades, de surveiller en permanence leur formation. Un jour, on vient apprendre au kalavé que sa fiancée a vu son premier sang menstruel couler et qu'elle est descendue jusqu'au bas du village, dans l'espace réservé aux femmes, pour s'isoler sous un abri de feuillage et attendre, sans boire ni manger, que se prépare sa cérémonie d'initiation. Pour les Baruya, le sang menstruel s'échappe pour la première fois du ventre des femmes lorsque Lune, frère de soleil (dans certaines versions des mythes, Lune est l’épouse Soleil), perce leur sexe à nouveau. Les deux jeunes gens doivent alors subir, mais chacun de son côté, sans se rencontrer, l’un avec des initiés de la maison des hommes de son village dont la fiancée est déjà pubère, l'autre en compagnie de toutes les femmes (ou presque) de tous les villages, les cérémonies tchangitnia (de tsala : sel, et gitnia : mâcher), les cérémonies de la puberté. Nous analyserons plus loin en détail la cérémonie de la jeune fille.
Disons tout de suite qu'elle a les allures d'une cérémonie collective d'initiation par toutes les femmes de la tribu, sans maître des rituels, sans manipulation d'objets sacrés. Quant au jeune homme, il attend la nuit où va se dérouler la cérémonie d'initiation de sa fiancée. Pendant quelques jours, il lui est interdit de manger de la canne à sucre, de boire, de mâcher des noix d'arec. C'est son père qui lui impose ces tabous. Puis, aux premières lueurs de l'aube qui suit la nuit des cérémonies féminines, dont il a entendu de loin les chants et les danses, un peu avant que la jeune fille ne soit conduite à la rivière pour y procéder à des ablutions intimes, le jeune homme paré de nouveaux vêtements s'élance dans la forêt, escaladant la montagne en compagnie de quelques co-initiés et des responsables de cette cérémonie, qui appartiennent au des Boulimmambakia. Ils montent très loin, très haut –jusqu'au pied d'un arbre immense, tout droit, arbre dont la sève épaisse ressemble à du sperme.
Les Boulimmambakia peignent le ventre de l'initié de cette sève et prononcent secrètement une formule magique qui va renforcer le sperme de l'homme et en même temps refermer le vagin de la femme, afin que le sperme écoulé en elle ne ressorte pas, ne soit pas perdu, en sorte qu'elle soit rapidement enceinte. Ensuite une autre magie est accomplie autour d'une plante aux multiples racines, presque indéracinable, pour empêcher la jeune fille de se détourner de son fiancé, de s'arracher aux engagements pris.
Plus tard, au pied d'un autre arbre, les hommes prient le Soleil, le bras tendu vers la cime, claquent des doigts pour le saluer et émettent un sifflement musical qui envoie leur souffle se mêler au vent et s'élever dans le ciel. Puis le fiancé crie le nom d'initiée que vient de prendre sa future épouse et proclame : « Toi, x, je suis maintenant ton frère aîné. Tu n'appartiens plus à ton père, mais à moi. » Ce rituel est extrêmement secret. Les jeunes hommes ne l'apprennent que lorsque leur fiancée devient pubère. Les femmes l'ignorent. Notons que le nouveau nom de la femme que prononce le jeune homme dans les profondeurs de la forêt, il lui sera désormais interdit de le prononcer, en publie comme en privé. Car, une fois marié, il ne pourra jamais appeler son épouse autrement que « Femme ». Elle-même ne pourra jamais prononcer, en public ou en privé, le nom de son époux, qu'elle nommera « Mari ». Cette cérémonie s'achève, non pas au cœur de la forêt mais sur le site cérémoniel des hommes de son village, une clairière en lisière de la forêt, au centre de laquelle se dresse un pandanus, arbre-mâle par excellence. On habille, on pare le jeune homme, on lui fait absorber des taros où l'on a caché des feuilles magiques qui lui donneront de la force. On lui peint le ventre d'argile et de sève pour qu'il soit fécond, que les arbres à sève lui donnent du sperme, des enfants, et on lui rappelle, entre autres choses, qu’il ne peut sous peine de mort abandonner sa femme pour la femme d'un autre. Le lendemain, la vie reprend et continuera ainsi pendant quelques mois ou même quelques années. Un jour, le père du jeune kalavé vient lui dire de rassembler tous les matériaux nécessaires pour construire une maison. Il sait alors qu'il va se marier. Quelques jours plus tard, ces matériaux ‑ sauf le chaume, travail des femmes ‑ sont prêts et cachés à la lisière du village. Tous les co-initiés du jeune homme, ses cousins parallèles et croisés, tous les jeunes viennent construire la maison dans une atmosphère joyeuse. Un chamane peint les poteaux de la maison d'argile magique pour la protéger contre les mauvais esprits. Puis c'est la cérémonie du mariage, pendant laquelle les deux jeunes gens, séparés par une grande distance, écoutent les exhortations publiques qui leur sont administrées, à être fidèles l'un à l'autre, à être travailleurs, à ne plus penser à s'amuser ou à voler comme les petits dans les jardins des autres, etc. Quelques jours plus tard, les hommes du lignage du jeune marié construisent le foyer de la nouvelle maison. Puis le jeune homme y couche quelques nuits avec les petits garçons du village. La jeune fille en fait autant ensuite avec les petites filles. Enfin ils dorment seuls sous le même toit, mais ils ne sont pas autorisés à faire l'amour avant que la suie ait noirci le chaume fraîchement cueilli et vert. Ils se caressent, se découvrent et, surtout, le jeune homme donne son sperme à boire à sa jeune épouse pour qu’elle soit forte et s'épanouisse avant de faire pour la première fois l'amour.
Désormais, le jeune homme ne retournera vivre et dormir dans la maison des hommes que lorsque sa femme aura ses règles ou accouchera. Toutefois, dans le passé, en temps de guerre ou d'épidémie grave, les hommes venaient vivre avec les initiés à la kwalanga, la maison des hommes, pour se préparer au combat ou aider les chamanes à lutter contre les mauvais esprits, porteurs de maladie et de mort, et à les expulser. Depuis qu'il était devenu tchouwanié, l'adolescent était un munginié: un jeune homme. Il le restera jusqu'à ce qu'il soit père de trois ou quatre enfants. A la naissance de chacun de ses enfants, le statut d'un homme grandit et une cérémonie spéciale est accomplie pour lui et sur lui, dans le site cérémoniel de son village. Y assistent tous les hommes du village, ainsi que les parents et amis qui habitent d'autres villages et sont venus les rejoindre. Cette cérémonie est particulièrement importante lors de la naissance du premier enfant. Elle prolonge et achève l'initiation du jeune homme. Le matin, l'homme va à la rivière se laver le corps pour se purifier de la pollution féminine (langeureuka), des saletés du sexe féminin. Le corps dépouillé de parure et de tout ornement, ne portant qu'un petit pagne, il se rend en compagnie de ses co-initiés vers le site cérémoniel où il est poussé dans une sorte de tunnel de feuillages, semblable, quoique plus court, à ceux que, jeune initié, poussé et soutenu par son parrain, il avait maintes fois dû franchir, et au bout duquel l'attendaient pour le battre avec des orties les vieux initiés et les (jeunes) hommes mariés. C'est maintenant la même chose : à la sortie du tunnel, les hommes mûrs l'attendent et lui frottent le ventre et le bas-ventre avec des orties. Puis on l'installe entre deux rangées de grosses branches allongées sur le sol en une sorte de chemin. Ce chemin est l'image de sa propre femme : il doit s'y tenir ; il ne peut l'enjamber car cela signifierait symboliquement qu'il marche sur le chemin des autres, qu'il vole leur femme... Puis on lui présente un paquet de boue jaune. Un homme du clan des Andavakia ou du clan des Nunguyé se lance alors dans une violente harangue : Qu'est‑ce que c'est que cela ? de la terre pour te peindre, te faire beau ? Non, c'est de la merde du bébé qui vient de naître... Tant que cette merde ne sera pas durcie, tu ne feras plus l'amour. Tu as été du côté des femmes, maintenant nous te reprenons, nous te remettons à la maison des hommes. Pense à cet enfant, pense à faire les jardins pour lui et pour sa mère. Quand ton fils marchera et jouera avec un petit arc, quand ta fille portera un petit filet sur la tête, alors tu pourras aussi tirer avec ta queue... Le maître de cérémonie distribue ensuite des noix magiques que les hommes sucent pour se purifier la bouche. Ces noix donnent du pouvoir aux hommes, et du sperme. Le pouvoir magique descend des racines des dents jusque dans le pénis. Puis, au moment où il peint le corps de l'homme avec de l'argile rouge, le maître du rituel prononce secrètement une formule magique qui invoque un bananier sauvage dont le tronc est plein de jus, de sève. Il l'invoque pour que l'homme et la femme aient du jus en abondance, l'homme du sperme, la femme du lait. Tous prient ensuite le Soleil, la main levée, claquant des doigts et sifflant de nouveau. Secrètement, le maître du rituel invoque l'aigle, oiseau de Soleil, pour qu'il vienne emporter les esprits des hommes jusqu'au sommet des montagnes et les faire plus grands, plus forts. La cérémonie se termine par le cri de victoire que l'on pousse sur le champ de bataille quand l'ennemi est tué ou en fuite.
A chaque naissance, cette cérémonie se répète dans une version simplifiée et, quand il a quatre enfants au moins, et de trente-cinq à quarante ans, l'apmwé dévient un homme mûr: apmwénangalo. Entre-temps, il a successivement levé les tabous qui l'empêchaient de manger devant son parrain et sa mère, et de leur adresser la parole. Son parrain, c'est l'homme qui, des années auparavant, l'avait assisté lors de son entrée dans le monde des hommes. C'est l'ex-jeune homme qui, pendant des jours et des nuits, avait pris soin de lui « comme une mère » dans la maison des hommes, le tenant assis sur ses cuisses pendant les longues séances de harangues, de « leçons » données aux initiés par les hommes mariés. C'est lui qui veillait à ce qu'il dorme, s'habille, mange normalement, correctement. C'est lui aussi qui l'accompagnait, caché sous sa cape, uriner ou déféquer dans le trou creusé près de la moukaanga. Puis c'est à sa mère, maintenant fort vieille, qu'il offre son gibier pour lever les tabous qui, depuis tant d'années, l'empêchaient de lui parler ou de manger en sa présence. La mère est la première femme qu'un Baruya quitte dans sa vie, et la dernière qu'il retrouve. Enfin, vers trente-cinq, quarante ans, quand ses premiers fils sont déjà des kawetnié ou des tchouwanié, des initiés du se ou du troisième stade, l'homme devient apmwénangalo. C'est lui désormais qui plantera l'un des poteaux de la tsimia à chaque initiation. Finalement, vers cinquante ans, l'homme mûr entre dans la vieillesse ‑ il joue alors un rôle de plus en plus effacé dans la société, sauf si, dans sa vie, il a été un Grand guerrier ou un Grand chamane, dont la gloire et l'expérience ne peuvent s'éteindre. Il devient un vieillard qu'on appelle nei ou até: grand-père. De plus en plus, il dépend de ses fils pour subsister. Il vient « s'asseoir dans leur main ». Et finalement, s'il devient le plus vieux de la tribu, c'est à lui qu'on offrira l'oppossum tué du haut de la tsimia : il ne lui restera plus qu'à mourir avant les prochaines initiations. Autrefois, les Baruya soit enterraient leurs morts, soit les exposaient sur une plate-forme, selon le clan auquel ils appartenaient, selon leur sexe aussi, leur âge et leurs fonctions. Les Grands guerriers étaient exposés avec leur arc et leurs flèches ; on plantait des taros et de la canne à sucre sous la plate-forme ; les jus du mort coulaient dessus, et on les replantait plus tard dans d'autres jardins. Les chamanes eux, étaient, enterrés. Les dualismes du chaud et du froid, de la lumière et de l'obscurité, du jour et de la nuit justifiaient ces deux formes de funérailles. En cas d'exposition, quand le cadavre était décomposé, on procédait à de secondes funérailles. Les doigts d'une femme étaient coupés, séchés près du feu et portés en sautoir par le veuf. La mâchoire inférieure d'un défunt ou d'une défunte était nettoyée et portée sous l'aisselle par le conjoint survivant. Le reste des os était placé dans le creux d'un arbre, sur le territoire de chasse qui appartenait au mort et à ses ancêtres. Là, son esprit allait veiller sur le gibier, les ressources sauvages, attaquant les hommes d'autres lignages qui se glisseraient dans son domaine pour voler son gibier, protégeant ses descendants à condition qu'ils ne lui manquent pas de respect ou qu'il soit bien disposé à leur égard. Les esprits des femmes allaient aussi rejoindre les esprits de leurs ancêtres et de leurs frères défunts, veillant à leurs côtés au bon usage des ressources de leur territoire.
A leur arrivée, les Européens ont interdit l'exposition des morts et les secondes funérailles. Aujourd'hui, après l'Indépendance, l'habitude prise de ne plus exposer les morts s'est maintenue et on plante des fleurs sur les tombes, comme dans un cimetière européen, alors que cela ne se faisait pas chez les Baruya des fleurs étaient plantées dans les jardins ou au pied des arbres de la forêt, dont l'esprit bienveillant est censé apporter aux hommes et à la terre la fécondité.
Maurice Godelier extrait de La production des Grands Hommes. (cf. Bibliographie)
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