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Les machos ne pleurent pas –
Les jeunes auteurs russes

Lisez ici un article de Galina Dursthoff, agent de littérature et experte de littérature russe et informez vous sur les nouveaux écrivains russes de A à Z dans la navigation à droite.

Ils parlent d’amour, de héros entre Pepsi et HLM, de la pâte à dentifrice qui a le même goût à Moscou qu’en Amérique : les jeunes auteurs russes prennent leur destin à bras-le-corps.
Agent littéraire installée à Cologne, la Russe Galina Dursthoff est incollable sur les milieux de l’écriture. Dans Russland: 21 neue Erzähler (Russie : 21 jeunes auteurs), une anthologie publiée chez dtv en septembre, elle réunit des grands noms de la littérature contemporaine et de jeunes auteurs de talents.
L’idée selon laquelle il faudra trente ans à la littérature russe pour rattraper son « retard » culturel sur l’Occident, est réfutée depuis longtemps. Très vite, l’économie libérale a conquis la Russie et ses adeptes se sont rapidement coulés dans le moule mondial de la libre-concurrence et de la consommation  : en seulement dix ans, les jeunes auteurs fascinés ont adopté, puis percé à jour et rejeté le capitalisme.
« Sex, drugs and rock’n’roll – le slogan était déjà périmé avant que mon père ne connaisse la couleur des dessous de ma mère. Aujourd’hui, ce serait plutôt : argent, radio, fellation. » Le mec qui m’a dit ça a claqué d’une overdose d’héroïne récemment. A vrai dire, presque la moitié de mes potes sont morts avant d’avoir atteint 30 ans. (…) J’aurai 30 ans cette année. Comment j’ai fait pour y arriver, mystère et boule de gomme. »
Machos weinen nicht – les machos ne pleurent pas – est le titre du premier roman d’Ilja Stogoff, un auteur de Saint-Pétersbourg âgé de 32 ans. Stogoff parle de cette génération qui avait 15 ans au moment de la Perestroïka, 20 ans lors de l’effondrement de l’Union soviétique, 25 ans quand la guerre en Tchétchénie a éclaté. Ces jeunes n’avaient aucun idéal, aucun modèle, pas même un ennemi potentiel à haïr, et ils auraient pu devenir n’importe quoi : alcooliques, toxicomanes, assassins pour certains.
Dans Face Control, Vladimir Spektr, 32 ans lui aussi, décrit la jeunesse dorée à la dérive à Moscou et dépeint une conscience russe moderne, inédite en Occident. Son héros, patron d’une agence de pub, n’a pas 25 ans ; il conduit une belle voiture et porte des fringues de marque. « C’est clair, je bouffe des Big Mac, je fais le plein chez BP et je me brosse les dents avec du Colgate. » Il ressent de l’épuisement et de la lassitude, sa jeunesse est trop éphémère, et sa vie conditionnée. Il voit émerger un monde où les « corporations sans visage » prennent définitivement le pouvoir et proclament l’avènement du capitalisme totalitaire.
Des auteurs comme Stogoff et Spektr se voient taxés d’amoralité alors qu’ils ne veulent qu’une chose : redonner un sens à la vie. Leurs héros veulent apprendre à aimer dans un monde qui n’a qu’indifférence à leur offrir. Victor Pelevine, né en 1962, a été le premier à oser aborder des sujets jusque-là impensables dans la littérature russe : internet, drogues, criminels, brokers. On ne s’étonnera pas d’apprendre que cet auteur culte n’a jamais reçu de prix littéraire. Car l’idée de parler d’amour n’a jamais traversé l’esprit de l’auteur de Génération P, la génération Pepsi.




Chez Ilja Stogoff et Anastasia Gostieva (28 ans), qui nous parle de l’écriture et de la vie en Russie dans un documentaire (Russes, romanciers et rebelles, Thema diffusée le 2 octobre sur ARTE), les héros cherchent le salut dans le bouddhisme. Le personnage de Vladimir Spektr rêve que quelqu’un appuie pour lui sur la touche « Delete ».
Les tout jeunes auteurs russes ont tourné le dos depuis belle lurette à ces chimères. Leur vision du monde est teintée d’un optimisme réaliste, même s’ils ne sont pas toujours sûrs d’être dans le vrai. Irina Denezkina par exemple écrit des romans d’abord pour ses amis : « J’aime bien lire des histoires sur les ados. Mais jusqu’à présent, je dois avouer que je n’ai rien lu de transcendant.» Ses héros ne vivent pas dans un paradis, c’est un fait. Mais cette auteure est convaincue que rien n’est impossible à ceux qui prennent leur destin en main. A 23 ans, Sergueï Schargounov, dont le roman s’intitule « Hourra ! », sait parfaitement que sa génération est désillusionnée, sans perspectives, et il connaît le potentiel de violence de ses pairs. Mais pas plus que Denezkina, il ne veut se résigner. « Recrache la bière, écrase ta cigarette ! » écrit-il avec une emphase juvénile. C‘est à celui qui se noie de s’occuper de son sauvetage, prône d’ailleurs un vieux dicton soviétique.
Les intellectuels d’hier, ces auteurs de prose, ne mangeaient pas, ne se brossaient pas les dents et ne travaillaient pas ; en revanche, ils réfléchissaient sans relâche aux problèmes de la planète, alors que les jeunes auteurs n’ont aucun a priori contre le néo-réalisme. Même si la qualité littéraire de leurs œuvres est discutable par endroits, celles-ci se distinguent en tout cas par leur fraîcheur et leur refus de recettes toutes faites. Contrairement à Victor Pelevin ou à Vladimir Sorokine, qui ont toujours ressenti la réalité comme quelque chose de grotesque, la jeune génération d’écrivains prend la réalité très au sérieux, et offre quelque chose qui avait pratiquement disparu de la littérature russe depuis les années 1960 : un héros positif.
Pour la première fois depuis les années 20, les jeunes auteurs russes, français ou allemands sont non seulement de la même génération, mais ils vivent aussi dans le même monde. Où les conduira ce périple et lequel d’entre eux saura montrer de nouvelles pistes ?



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