
Interview avec la chaise du pianiste Glenn Gould
Quand Glenn Gould a-t-il découvert son amour pour le piano ?
Glenn est né dans une famille très musicale, sa mère Florence était professeur de piano. Enceinte de Glenn, elle jouait très souvent des morceaux classiques, car elle rêvait d'avoir un enfant musicien. Puis Glenn est né, et très vite, il a adoré être au piano sur les genoux de sa grand-mère. Mais jamais il ne frappait sur le clavier avec la paume de la main comme le font la plupart des petits enfants. Non, Glenn tapait toujours avec délicatesse sur une seule touche à la fois, tenait longtemps son doigt appuyé sur la touche et écoutait avec ravissement jusqu'à ce que le son expire. Lorsqu'il eut trois ans, sa mère a commencé à lui donner régulièrement des cours de piano. Glenn avait l'oreille absolue. Il a appris à déchiffrer les notes avant de savoir lire. A cinq ans, il composait ses premières chansons et déclarait à son père : " Je serai pianiste de concert ".
Et vous, à partir de quand avez-vous commencé à exister ?
Quand exactement je ne saurais le dire, au début, je faisais partie des meubles. Toujours est-il qu'un beau jour, Bert le père de Glenn m'a surbaissée, car à dix ans, Glenn était devenu l'élève d'Alberto Guerrero, le célèbre pianiste et chef d'orchestre chilien. Celui-ci avait imaginé pour Glenn un système compliqué d'exercices de doigts, et lui pressait toujours les épaules vers le bas quand il jouait. Glenn résistait bien sûr à la pression, mais le professeur était le plus fort. Plus tard, Glenn prétendit que s'il se penchait ainsi sur le clavier, c'était à cause des méthodes de Guerrero. Il lui fallait pour cela un siège bas afin que le clavier soit à hauteur de ses yeux. Alors, le père de Glenn s'est emparé de moi, pauvre chaise pliante tout à fait ordinaire, et m'a carrément scié les pieds. Sur le moment, je lui en ai voulu, mais quand Glenn a commencé à m'emmener partout, aux concerts et dans les studios d'enregistrement, et que nous sommes devenus inséparables, lui et moi, j'ai réalisé que j'avais tiré le gros lot : de ce moment, je ne me suis plus jamais ennuyée, il se passait toujours quelque chose.
C'était donc très important pour Glenn de jouer assis sur vous ?
Oui, tout à fait, il était dépendant de moi. Il connaissait tous mes paramètres techniques et les maîtrisait parfaitement. Grâce aux vis de huit centimètres de long dont Bert son père m'avait affublé, Glenn pouvait à son gré me régler à la hauteur qui lui convenait le mieux. Ce dont il ne s'est pas privé en grandissant. Il avait grâce à moi cette relation très particulière avec son instrument, pouvant s'asseoir tout près du piano, les yeux à hauteur des touches, pratiquement couché sur le clavier. C'était ainsi qu'il maîtrisait sa sonorité. Comme il jouait toujours assis sur moi, cette relation était constante et fiable, ce à quoi il tenait beaucoup. Glenn ne comprenait pas les pianistes qui réglaient leur tabouret au dernier moment avant le concert.
Il existe sur vous une foule d'anecdotes...
Oui, mais beaucoup sont pure invention. Il y avait bien sûr énormément d'envieux. Rares sont ceux qui, comme moi, ont eu une relation aussi intime et durable avec Glenn. Ce qui est vrai, c'est qu'il avait souvent mal au dos, et qu'avec mon grand dossier et mon bois dur, j'étais exactement ce qu'il lui fallait. Sur un tabouret de piano normal, il se serait abîmé le dos. S'il m'emmenait partout avec lui, c'est sans doute aussi parce que j'avais à ses yeux une valeur symbolique : comme nous nous connaissions depuis qu'il était tout petit, je lui rappelais son enfance. Avec moi, il ne se sentait jamais seul, il avait toujours un membre de la famille près de lui.
Glenn Gould est mort subitement d'une attaque d'apoplexie. J'imagine que vous n'étiez pas préparé à cela. Quels sont les derniers mots que vous auriez aimé lui dire ?
C'était horrible. Je m'en souviens comme si c'était hier. Deux jours seulement après son 50ème anniversaire, le 27 septembre 1982 pour être précis, Glenn a eu une attaque d'apoplexie. Il avait un caillot de sang dans le cerveau. Quelques jours plus tard, il tombait dans le coma. Les lésions cérébrales étaient irréversibles. Une semaine après son hospitalisation, on débranchait le cœur-poumon artificiel, et le 4 octobre 1982, il était mort… Glenn m'a toujours très bien traité. Bien sûr, il m'a beaucoup usé au fil des ans, mais c'était inévitable. Vers la fin, je n'avais même plus de siège, et Glenn devait s'asseoir sur le rebord. Mais il ne m'a jamais laissé tomber, et çà, je ne l'oublierai jamais. C'est avec bonheur que je repense à toutes ces années que nous avons passées ensemble. Grâce à lui, j'ai découvert le monde et je suis peut-être aujourd'hui aussi célèbre que lui.
Cet interview a été réalisé le 22 septembre 2002 par Sabine Lange
Références : " Glenn Gould - Ein Leben in Bildern ", Nicolai Verlag 2002, Berlin " Fragments d'un portrait " de André Maurice, 1988
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