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Archimède   Emission du 01 juin 1999
  

La mite et le musée

(retranscription intégrale du reportage)

Depuis le Laboratoire de recherce des monuments historiques à Champs-sur-Marne, Dominique de Reyer traque et poursuit les insectes ravageurs d'objets anciens. Notamment les mites.

Dominique de Reyer
Les mites des vêtements appartiennent aux insectes kératophages, c'est-à-dire ce sont les insectes qui sont capables de digérer la kératine qui est la protéine de constitution que l'on trouve dans le cuir, dans les cheveux, dans la laine, les poils, les fourrures, les plumes, etc... Ces insectes, dans la nature, lorsqu'ils sont dans la nature sont utiles puisque ce sont des bio décomposeurs. On va les trouver dans les nids d'oiseaux où ils vont faire le ménage en mangeant les plumes et les restes d'oiseaux. Par contre, dès qu'ils s'introduisent dans les maisons, ils deviennent nuisibles surtout dès qu'ils s'installent dans les armoires et sur les manteaux. On a tous eu l'expérience, en retour de vacances, en rangeant ses armoires, de trouver soit son manteau attaqué, ou alors d'avoir des souvenirs de grand-mère, je veux dire, sur lesquels les mites sont installées. Et en l'observant d'un peu plus près, on s'aperçoit qu'effectivement, il y a eu la présence d'insectes sur le manteau. Voilà, ici, par exemple, une galerie qui a été tissée par une larve.

Du vêtement privé aux costumes historiques et ethnologiques, il n'y a qu'un pas que les mites tapissières n'hésitent pas à franchir. Pour ces insectes, les collections comme celle du MUSEE DE L'HOMME à Paris sont une aubaine. Des centaines de milliers d'objets faits de plumes, de poils, de fourrures et de textiles s'offrent à leurs mandibules.

Rachel Orliac
Alors, nous avons ici un manteau en feutrine, brodé de, de fils métalliques. Alors les mites aiment, aiment beaucoup la feutrine. Elles la grignotent. Donc, pour pallier à cela, nous utilisons des boules de camphre. Le camphre est, est connu pour être un répulsif, donc nous les enfermons dans des petits sachets comme ça, nous les disposons dans l'armoire et si, toutefois, une mite a envie de rentrer dedans, elle va être un petit peu perturbée et donc on compte sur le camphre pour la dissuader. Et par exemple, nous avons, comme ici, un exemple de pièce qui a été grignotée par les mites, c'est-à-dire que les larves ont mangé la base du poil et nous nous retrouvons avec une zone de peau complètement nue. Donc, c'est là où effectivement il faut agir très vite.

Dominique de Reyer
Les méthodes de traitement qu'on utilisait jusqu'à ces dernières années pour traiter les objets infestés par les insectes, étaient des méthodes dérivées du domaine agro-alimentaire et notamment des fulmigations avec des produits chimiques au bromure de méthyl. Alors, ces méthodes sont très efficaces mais malheureusement, elles sont toxiques aussi bien pour l'environnement, le personnel et les objets eux-mêmes puisque certains types d'objets, notamment les cuirs, pouvaient avoir des réactions spécifiques avec le bromure.

La mite est un papillon. Au cours de son existence, elle franchit donc les stades habituels de la vie d'un papillon, depuis l'œuf jusqu'à l'adulte ailé, en passant par la chrysalide. L'adulte ne se nourrit pas, et vit dix jours. Dix jours dédiés uniquement à la reproduction. Car c'est bien avant, lorsqu'elle n'est encore qu'une chenille, que la mite s'en prend à nos manteaux.

La voici, par exemple, en train de se nourrir de toison de lapin. Certaines chenilles se construisent des tunnels de soie dans lesquels elles se déplacent. Ces galeries sont agencées en réseaux, et recouvrent la surface des objets qu'elles infestent. De là leur nom de "mites tapissières". Ici, nous voyons deux chenilles en train de sécréter des fils de soie qui serviront à la fabrication des tunnels.

Ces petites boules sur leurs galeries sont leurs déjections. Les chenilles les utilisent aussi comme matériau de construction.

L'objectif des chercheurs est de s'attaquer à l'insecte à tous les stades de sa vie : œuf, chenille ou papillon.

Dominique de Reyer
Les insectes ont la particularité biologique de ne pas pouvoir réguler la température de leur corps et sont sensibles à la température, aussi bien une élévation de température que la diminution de température. Alors, les méthodes qu'on préconise actuellement s'orientent plus vers la congélation donc la diminution de température. On a fait tout un travail spécifique sur l'effet de l'abaissement de la température sur les mites à partir des expérimentations mises en place par Georges Chauvin et Lee Vanier qui ont étudié spécifiquement les points d'abaissement critiques qui vont entraîner la mort pour chaque stade de développement de la mite.

Pour découvrir le point de température critique, et la durée pendant laquelle les objets doivent être soumis au froid pour être désinfectés à coup sûr, les scientifiques placent des chenilles dans des conditions proches de celles de la réalité.

Dominique de Reyer
On va simuler... On va penser que les larves sont dans un tapis. Donc, on va placer l'éprouvette au centre de ce feutre. Donc, je place une sonde de température à proximité de mon éprouvette.

Ici, le feutre simule un tapis. Il faudra en effet plus de temps pour que le froid pénètre à l'intérieur du rouleau et atteigne les insectes.

D. de Reyer
Donc, on place le feutre dans le congélateur. Le congélateur est déjà à moins trente degrés.

Après 48 heures, le faux tapis est déroulé.

D. de Reyer
On va vérifier l'état des larves et nous allons leur faire subir le test de la piqûre pour voir si elles sont encore capables de réactions. Donc, je me mets sous le binoculaire et avec une petite pince... on observe leur réaction à la piqûre.

Ce type d’expérience a été fait en essayant différentes durées de congélation, et différentes températures. Quelles en sont les conclusions ?

D. de Reyer
Pour être sûr, quand on va faire un traitement par la congélation, de tuer tous les stades de développement qui pourraient se trouver sur l'objet qu'on est en train de traiter, on préconise une température de congélation comprise entre moins vingt cinq et moins trente.

Les résultats de ces expériences sont mis quotidiennement en application. Retour au Musée de l’Homme.

Rachel Orliac
... ça vient du Maghreb. Ce sont des paniers de vannerie et voilà ce que l'on trouve. Là, c'est un cas un petit peu particulier, il y a un début d'infestation où l'on peut suivre les réseaux des larves des mites tapissières. Donc, il y a des petites déjections, il y a des fourreaux, puis on peut bien suivre leur parcours. Dans ce cas là, ce qu'on fait : on congèle. On peut congeler parce que la vannerie réagit très bien à la congélation. En plus, l'objet est bien sec. Pour protéger d'une éventuelle condensation lors de la décongélation, on les glisse dans une enceinte polyéthylène. Donc, je l'amène à la congélation.

A l'issue de quatre ou cinq jours de congélation, les objets seront ramenés lentement à leur température normale, puis nettoyés avec un aspirateur.

D. de Reyer
Donc, on a vu par nos études que la congélation était une méthode de traitement efficace qui entraînait cent pour cent de mortalité sur tous les stades de développement de l'insecte. Par contre, afin de pouvoir l'utiliser et l'appliquer pour traiter des objets de collection, il faut auparavant s'assurer que cette méthode est sans danger et ne va pas abîmer les objets que l'on va traiter.

Pour les objets qui risqueraient d'être détériorés par la congélation, une autre stratégie existe. Elle est pratiquée au MUSEE NATIONAL DES ARTS D'AFRIQUE ET D'OCEANIE. Il s'agit de l'anoxie. Cette méthode permet de traiter les pièces composites comme ce masque du VANUATU constitué de plumes, de bambou, de moelle de palmier, de sciure de végétaux liés avec de la sève d'arbre à pain, et de gouache. En effet, on ne sait pas comment réagissent la sève et la gouache à la congélation. La couche picturale risquerait de se décoller. Pour le traitement par anoxie, on va enfermer le masque dans une enceinte totalement hermétique. Ces sachets sont des absorbeurs d'oxygène. Placés dans le sac avec le masque, ils provoqueront l'asphyxie des insectes à tous les stades de leur développement, et cela sans risque pour l'œuvre d'art.

Dans quelques jours, plus de 99% de l'oxygène contenu dans le sac aura disparu. Après quelques semaines d'isolement dans l'enceinte, le masque sera sauvé.

Parallèlement à la désinfestation, le MUSEE NATIONAL DES ARTS D'AFRIQUE ET D'OCEANIE a mis en place une stratégie de prévention très stricte. Par exemple, en installant dans son sous-sol une salle de quarantaine.

Régis Prévot
Les objets passent tous en quarantaine et ils sont isolés. Donc que les objets viennent pour des acquisitions -comme c'est le cas de l'objet qu'on a vu tout à l'heure, suite à une acquisition, et là, il peut venir de n'importe où dans le monde - ou qu'il vienne d'une exposition dans le cadre d'un prêt qui a été fait à un autre musée, -c'est le cas de ces objets qui ont été prêtés à l'étranger- ou quand ils reviennent d'expositions qui ont eu lieu dans le musée même, on les passe d'une façon générale en quarantaine. Pour éviter tout risque d'infestation, on essaye d'avoir une gestion rigoureuse des réserves. Cette gestion passe par, d'abord, un rangement des objets.
Chaque objet a sa place, a un espace suffisant autour de lui. Chaque objet est bien rangé, il y a aucun entassement de façon hebdomadaire, on vient dans la réserve tous les lundis matin, et d'une part on contrôle le climat, d'autre part, en même temps, on en profite pour regarder en passant et pour voir si il n'y a pas un problème, si justement, comme les objets ont leur espace, on voit pas des insectes, on voit pas quelque chose... une anomalie et à ce moment là, on va prendre les mesures qui s'imposent pour isoler cet objet si jamais on voit qu'il y a un insecte à côté ou une infestation.
Ici, on a des objets du VANUATU qui sont, pour la plupart, des objets extrêmement fragiles et de plus, ils ont, comme on le voit, des plumes. Les plumes sont très sujettes aux insectes et aux mites. Et donc, on voit qu'ici, on a posé tous les objets sur des mousses de façon à pouvoir bien voir s'il y a des insectes et on les met même, en plus, dans des boîtes, pour bien les isoler, pour les protéger au niveau du climat, mais il y a des mousses blanches aussi à l'intérieur, ce qui nous permet de voir tout de suite s'il y a des insectes qu'on retrouve à côté ou pas.

Ainsi, chaque jour, scientifiques et restaurateurs doivent être à l'affût pour découvrir et éloigner les insectes dévoreurs de patrimoine.

La semaine prochaine, nous verrons de quelle manière les chercheurs étudient de nouvelles stratégies pour l'avenir.

  © 1998 ARTE G.E.I.E