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Archimède   Emission du 25 janvier 2000
  

Le soleil noir

Les animaux disposent visiblement d'un sixième sens.

Il suffit qu'une catastrophe naturelle s'annonce pour qu'ils s'agitent ou se comportent de manière anormale. Ainsi les animaux se sont montrés particulièrement nerveux le 11 août dernier. C'était l'éclipse de soleil, véritable événement de cette fin de siècle, qui a fasciné des millions de personnes.

Dans l'Hunsrück (prononcer lounzruk), des scientifiques de différentes disciplines ont voulu en avoir le cœur net. Installés dans une station de mesure de l'Office fédéral de l'environnement, ils avaient préparé tout un programme d'observations. La météo n'était pas leur seul objectif. Ils ont surtout tourné leur regard vers les animaux et les plantes. Ils se sont intéressés par exemple à la réaction de la chicorée sauvage, très sensible à la lumière.

Dr. Willy Werner - Université de Trèves - Géobotanique :
"Ce que je suis impatient de voir, c'est la réaction des plantes, si les fleurs vont s'ouvrir ou se fermer. On ne dispose d'aucune expérience ou observation de ce genre. Et je ne sais pas si la durée de l'obscurité suffira pour provoquer de telles réactions."

La phase d'obscurité dure moins de trois heures. Les nuages qui obstruent le ciel gâchent le plaisir de l'événement à beaucoup de spectateurs. Mais, pour les scientifiques, ce filtre atmosphérique uniforme facilite le relevé des données météorologiques.

Karl-Josef Rumpel, directeur de la station de mesure, lance un groupe de pigeons voyageurs une trentaine de minutes avant l'heure prévue pour l'éclipse. On sait que ces animaux s'orientent en s'aidant notamment de la position du soleil. Karl-Josef Rumpel veut voir s'ils vont quand même se débrouiller et si leurs autres sens leur permettront de trouver le chemin du retour.

Karl-Josef Rumpel - directeur de la station de Deuselbach
"Les premiers pigeons que nous avons lâchés ont mis beaucoup de temps, il leur a fallu très longtemps, plus de quarante minutes pour parcourir les 18 kilomètres, ce qui n'est pas normal. Et les trois que je viens de lâcher à 12 h mettent aussi beaucoup de temps à s'orienter et à retrouver le chemin du pigeonnier."

Les chercheurs ont besoin de données précises sur la diminution, puis l'augmentation de la lumière pendant l'éclipse solaire. Pour cela, ils mesurent toutes les minutes l'intensité lumineuse en lux et le rayonnement global. L'exploitation complète de tous ces résultats prendra plus de deux mois.

Cet analyseur de gaz mesure la respiration du trèfle blanc. Va-t-il dégager du CO2, autrement dit commencer à respirer, comme il le fait d'habitude la nuit ? Ou bien va-t-il se comporter comme lors d'un gros orage et ne pas respirer ?

Toutes les données, relevées chaque minute, convergent vers la station de mesure. Les chercheurs veulent savoir si, par rapport à leurs valeurs diurnes normales, les composants de l'air comme l'ozone, le méthane ou les oxydes présentent des variations mesurables pendant l'éclipse. Car d'habitude, leur composition varie en fonction du cycle du jour et de la nuit.

Encore nulle part à ce jour, on n'a mesuré pendant une éclipse solaire les variations de la météorologie : température, pression atmosphérique, humidité relative et vent.Nous approchons de l'éclipse totale... elle ne durera que deux minutes.

À mesure que l'obscurité tombe, les animaux deviennent plus calmes. Les abeilles cessent presque complètement leurs allers-retours. La zone d'obscurité totale balaie l'Europe sur une largeur de 108 kilomètres. À Deuselbach, la Lune masque le Soleil à 99,7 %. A 20 kilomètres au sud, c'est l'obscurité totale. Visiblement agités, des pigeons sont lâchés à 12 h 30, pendant la phase la plus sombre. Avec une luminosité de 14 lux, c'est presque l'obscurité, même si la lumière ambiante est encore quatorze fois supérieure à celle d'une nuit de pleine lune sous un ciel dégagé.

Au retour du soleil, les abeilles reprennent leurs vols, la température augmente à nouveau. Au premier abord, la nature ne semble manifester que peu de réaction ; il faudra donc attendre l'analyse des résultats. Une plante, en revanche, présente des modifications évidentes.

Dr. Werner, Université de Trèves
"La seule réaction que nous ayons observée clairement, c'est l'albizzia, qui a replié ses petites feuilles. L'albizzia est apparenté au mimosa et , quand on touche le mimosa, il referme immédiatement ses feuilles. Dans le cas de l'albizzia, il ne réagit pas au contact, mais aux variations de la luminosité, c'est ce qu'on appelle la phototaxie. On voit très bien ici, à la fin de l'éclipse, que tout en haut, les feuilles les plus jeunes sont maintenant entièrement ouvertes, du fait de la lumière. Il a fallu environ une heure. Là devant, elles sont encore un peu fermées, mais les photos que nous avons faites tout à l'heure montrent qu'elles étaient bien plus fermées, comme si elles étaient complètement rabattues vers le haut. C'est typique d'une réaction à la luminosité : la plante ouvre ses feuilles comme si elle voulait les tourner vers le soleil, de manière à favoriser la photosynthèse."

Karl-Josef Rumpel, directeur de la station de mesure de Deuselbach
"Un œuf, l'éclipse a pondu un œuf, un bel œuf, c'est un œuf solaire."

Les données plus sérieuses sont analysées en deux mois. Les scientifiques se retrouvent à Deuselbach. Karl-Josef Rumpel a recensé un par un les vols des abeilles à partir des images vidéo.

Karl-Josef Rumpel, directeur de la station de mesure de Deuselbach
"Le résultat était très impressionnant, les abeilles ne sont pas rentrées de la même manière qu'à la tombée de la nuit, on le voit très bien ici. On n'observe aucun départ non plus, tout s'est arrêté presque instantanément et certaines abeilles n'ont même pas eu le temps de rentrer, de revenir à la ruche. Parce qu'elles avaient ajusté leur mécanisme différemment."

Les mesures de photosynthèse montrent que le trèfle blanc s'est comporté comme s'il s'agissait d'une nuit de courte durée.

Dr. Willy Werner, Université de Trèves, Géobotanique
"Les résultats de nos mesures de photosynthèse nette sur le trèfle blanc confirment ce que nous pensions. Mais le ciel était très couvert dès le matin et nous avons donc un rayonnement très faible. En même temps, la température n'a baissé que de 1 ou 2 degrés. On voit ici clairement la réaction de la plante pendant l'éclipse, en terme de photosynthèse : quand le rayonnement devient nul, la plante respire, mais pendant une vingtaine de minutes seulement. La plante dégage alors du CO2 et n'en absorbe plus. On peut décrire l'effet de l'éclipse en disant que c'est une immense ombre qui balaie le paysage, comme si on avait éteint la lumière au laboratoire et qu'on l'ait rétablie peu après. Ces mesures confirment donc nos prévisions."

Les observations scientifiques de l'éclipse solaire sont donc peu spectaculaires. Mais ce sont les premiers travaux scientifiques de ce genre et ils ont produit des données précieuses. Les scientifiques concernés souhaitent les publier bientôt sous la forme d'un livre.

Karl-Josef Rumpel, directeur de la station de mesure de Deuselbach
"On peut dire que nos expériences se sont soldées par des résultats très positifs, puisque nous avons pu mettre en évidence ce gradient jour-nuit en trois heures à peine, avec des modifications de différentes substances, comme les polluants ou la température, par exemple. Toutes les données que nous avons produites ou recueillies ici serviront sans aucun doute de base et de modèle pour les futures éclipses de soleil."

 

  © 1998 ARTE G.E.I.E