Retour     Cette semaine     Archives     Tout sur Archimède     Science Actualités     Forum  
Archimède   Emission du 15 février 2000
  

Confiture ou chocolat

L'apprentissage social existe-t-il chez les singes ?

Autrement dit, les primates peuvent-ils échanger entre eux des informations ? Malgré les apparences, nous sommes à Strasbourg, au Centre de Primatologie de l'Université Louis Pasteur. Ici, une équipe de chercheurs tente de comprendre les mécanismes du comportement des singes. Pour cela, ils ont mis en place une série d'expériences, qui leur permettront de déterminer si la transmission d'informations a réellement lieu entre les individus. Leur étude porte actuellement sur les macaques de Tonkéan.

Bernard Thierry ( éthologiste CNRS, Université Louis Pasteur) : Dans cette expérience, nous voulons savoir si les animaux sont capables de communiquer à propos de leur environnement physique. Par exemple, dans la nature, un arbre fruitier peut être à maturité, un individu l'aura trouvé, est-ce qu'un congénère va pouvoir comprendre que l'autre a trouvé des fruits à maturité.
Ces animaux sont élevés en semi-liberté. Ils disposent de deux parcs d'un demi hectare chacun, boisés, qui sont liés par ce sas, que vous voyez, qui est formé de trois compartiments, équipés de trappes, qui nous permet de sélectionner les animaux. Ce sont des conditions uniques qui nous permettent de faire ce qu'on appelle des expériences de terrain.
Lorsque nous faisons des expériences, nous maintenons le groupe, nous l'attirons dans un parc, et nous faisons travailler euh, quelques individus de l'autre coté. Maud est en train d'attirer leur attention vers les fruits de manière à ce que nous puissions les emmener tous dans un parc. Et donc en fait vider le parc d'expérience, si les animaux le veulent bien. On leur envoie de petits bouts de pomme pour les attirer.
(s'adresse à Maud) Faut leur donner des pommes, là, ils hésitent. Ah zut. Ah, dépêche-toi.
On fait passer l'ensemble du groupe mais on arrête ceux qui nous intéressent. Nemo et Ianek sont retenus, ce sont les deux sujets qui vont travailler.

Maud Drapier (doctorante, Université Louis Pasteur) : On va les séparer. On va mettre le mâle adulte dans la petite cage, et le jeune mâle dans la cage qui est obscurcie de façon à ce qu'il ne voit pas ce qui se passe dans le parc.
(s'adresse à Thierry) Et la une. Allez, Némo.

Bernard Thierry : Pour recréer la situation naturelle dans nos tests, nous avons entraîner de jeunes males à savoir que dans un parc, ils trouvaient soit de la confiture en un lieu, soit du chocolat en un autre lieu. Et le test consiste à avoir envoyé au préalable un compagnon s'alimenter sur l'un de ces deux aliments, par exemple de la confiture, et lorsqu'il revient nous attendons que son partenaire le sujet que nous allons tester, vienne le flairer à la bouche et nous le libérons ensuite pour savoir s'il va se diriger directement vers l'endroit qui correspond à l'aliment qu'il a flairé.
Nous allons ouvrir à Némo qui va servir d'informateur. Il va s'alimenter. Ianek est le jeune individu qui, lui, va devoir s'informer.
Maintenant, Maud se fait suivre de Némo qui va revenir dans le compartiment.
Voilà, nous sommes maintenant arrivés au moment crucial de l'expérience. Nous allons faire entrer Ianek et nous allons attendre qu'il aille flairer la bouche de Némo pour savoir ce qu'il a mangé.
C'est évidemment le moment le plus délicat, ça ne se passe pas tout de suite et l'expérience ne peut avoir lieu si Ianek ne s'est pas informé.

Maud Drapier : (s'adresse à Thierry) Ils se sentent pas ? Donc maintenant on va libérer Ianek. En bas, c'est le site chocolat, ici c'est le site confiture. Némo a mangé de la confiture, Ianek l'a senti, donc si jamais Ianek a retenu l'information, il va venir vers moi, donc vers le site confiture. Donc, on se met en place.
Donc, là, il a bien pris l'information sur son, son partenaire, il l'a bien senti et il est allé directement à la confiture donc ce qu'il y avait sur le museau de Némo tout à l'heure.

Bernard Thierry : Dans ce test, le sujet a réussi. Cependant, ça ne serait insuffisant pour conclure, en fait, l'individu avait une chance sur deux de réussir ou se tromper. Donc, le principe c'est de répéter et répéter les tests et au bout d'un nombre suffisant de tests nous pouvons faire des comparaisons statistiques montrant que, s'il a réussi dans une majorité de test, ce n'était pas dû au hasard, mais bien parce qu'il avait su utiliser l'information. Ce que montrent nos expériences c'est l'importance de la transmission de l'information, de l'échange d'informations à propos de l'environnement dans les groupes sociaux de primates. Bien entendu depuis longtemps on savait que les partenaires sociaux chez différentes espèces animales et les primates en particulier échangent beaucoup de signaux de communication mais la plupart du temps il s'agit de signaux à propos de situations, d'événements présents et immédiats. En étant dans des conditions de terrain, nous pouvons faire des expériences de terrain, nous pouvons montrer que la transmission d'information peut se réaliser également à propos d'événements distants dans le temps et dans l'espace et qu'un individu peut anticiper sur les ressources de son environnement grâce à l'information qu'il obtient auprès de ses congénères. Nous sommes au tout début en fait de ce champ de connaissances, il nous reste encore beaucoup d'expériences du même type à réaliser.

     
  © 1998 ARTE G.E.I.E