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Archimède   Emission du 29 février 2000
  

L'aspirateur de brouillard

Le brouillard n'est rien d'autre qu'un trouble dans l'air, quand de la vapeur d'eau se condense en de très fines gouttelettes.

Tout paraît inoffensif et c'est souvent très beau à regarder ; mais au quotidien, le brouillard peut provoquer des dégâts considérables. Or, on est toujours incapable de dissiper rapidement et efficacement le brouillard là où il se forme, sans nuire à l'environnement.

C'est pourtant l'objectif que s'est fixé le scientifique berlinois Detlev Möller, spécialiste de la chimie de l'air et des nuages.

Prof. Detlev Möller (université de Cottbus) :
"Si je me trouve dans le brouillard et que je ne veux pas attendre qu'il se dissipe tout seul de manière naturelle, j'ai trois possibilités pour accélérer le processus.Je peux d'une part employer des méthodes qui visent à augmenter la taille des gouttes, jusqu'à ce qu'elles soient assez grosses pour retomber en pluie. Une deuxième méthode consiste à évaporer les gouttes pour les faire disparaître. Et une troisième méthode, très radicale, consiste à éliminer directement les gouttes, le plus souvent par des moyens mécaniques."

Les chercheurs du laboratoire de chimie de l'air de l'université technique de Brandebourg ne s'étaient jamais intéressés au brouillard. Tout du moins jusqu'à l'année dernière, quand le professeur Möller a été invité en Thaïlande à une conférence de faiseurs de pluies. Il y a rencontré des collègues qui cherchent des méthodes écologiques pour dissiper le brouillard. Sans grande réussite, puisqu'il fallait encore des heures pour dissiper les nappes. Mais l'idée a fasciné le professeur Möller. Il a élaboré sa théorie, afin d'éliminer le brouillard avec de la neige carbonique.

Prof. Detlev Möller :
"Le principe de notre procédé consiste à prendre des grains de neige carbonique, mesurant de quelques microns à quelques centaines de microns, et à les injecter dans le brouillard au moyen d'un jet d'air. Nous utilisons donc un mécanisme entièrement nouveau, qui consiste à récolter les gouttelettes sur la trajectoire des particules de neige carbonique. Le simple effet de collision fixe les gouttelettes et les congèle, et en quelques secondes ou quelques minutes, elles se transforment en de grosses particules de glace qui retombent au sol. Le brouillard a disparu."

Voilà pour la théorie. Möller a tenté avec ses collègues de reconstituer dans une enceinte les conditions réelles du brouillard, afin de pouvoir mener des expériences au laboratoire. En vain. Le brouillard artificiel produit au laboratoire s'est avéré inapproprié. Il fallait du vrai brouillard et l'on a donc installé tous les appareils de mesure en extérieur. Après trois semaines d'attente, les premières nappes sont enfin apparues, en plein milieu de la nuit. Quand Möller est arrivé, ses collaborateurs étaient déjà en train de pulvériser la neige carbonique.

Prof. Detlev Möller :
"Je suis arrivé en voiture et j'ai remarqué un effet lumineux très étrange. Je me suis dit, ce sont certainement les cristaux de glace, comme l'explique la théorie. Je suis allé voir mes collègues, et le technicien qui était là avec la lance à CO2 dans la main...""...quand je lui ai dit, je crois que vous avez fabriqué de la glace, ça a marché, il m'a regardé et il m'a dit : non, non, ce n'est pas ça, on a d'abord produit encore plus de brouillard, et ce qu'on voyait dans l'air, c'étaient les granulés de CO2. Je n'arrivais pas à y croire. Nous avons donc refait une autre expérience, et cette fois-ci tout a marché comme je l'avais imaginé..." "...Pendant quelques secondes, la visibilité s'est encore plus dégradée, simplement du fait des particules de CO2 froid, qui ont provoqué une condensation supplémentaire de la vapeur d'eau. Avec des cristaux de glace qui sont devenus si gros qu'en pleine nuit, on les voyait briller dans la lumière des projecteurs. Puis ils ont commencé à se déposer sur nos vestes et sur les couvertures qui protégeaient les ordinateurs et les instruments de mesure. Tout s'est déroulé en l'espace de quelques minutes, nous nous sommes regardés comme des enfants, c'était très émouvant d'assister à une telle réussite, nous nous sommes tous mis à danser et à hurler..."

Ces deux premières expériences réussies marquent la naissance d'une nouvelle technologie.

Felix Elbing (université de Cottbus) :
"Pour comprendre le procédé, il faut imaginer de très fines particules de neige carbonique, qui ont une température de moins 78 degrés Celsius et qu'on injecte avec une lance dans un volume d'air rempli de brouillard. À leur sortie de la lance, les particules atteignent pratiquement la vitesse du son et, en heurtant les petites gouttelettes de brouillard, elles les capturent, ce qui permet d'éliminer le brouillard."

Les particules de neige carbonique pénètrent dans le brouillard et y rencontrent des particules dix fois plus petites ; elles les entraînent et se transforment en cristaux de glace qui tombent sur le sol. Le brouillard se dissipe.

Felix Elbing :
"Dans l'état actuel de nos travaux, nous envisageons plusieurs applications possibles, en premier lieu dans le domaine des transports : dans les ports, sur les routes ou les aéroports, où en plus des considérations économiques, la sécurité joue également un très grand rôle."

Les avantages de cette invention sont évidents. Finis les matchs de football reportés pour cause de brouillard, finis les embouteillages provoqués par les brouillards matinaux. On pourrait installer des canons à brouillard mobiles sur les autoroutes et les aéroports, suivis d'un véhicule qui ramasserait la glace formée. Une fois de plus, l'être humain intervient dans un processus naturel ; avec naturellement de très bonnes raisons.

Prof. Detlev Möller :
"C'est une intervention sur la nature, mais une intervention très modeste. Je modifie seulement les parts relatives de l'eau condensée et de la vapeur d'eau. J'interviens sans aucun produit polluant, je n'agis que sur le rythme naturel de l'atmosphère, en accélérant le passage du brouillard à l'état de non-brouillard. Cette intervention est parfaitement négligeable par rapport aux effets des gaz d'échappement industriels, de la circulation aérienne et de l'agriculture, qui ont une influence nettement plus grave sur les processus chimiques et climatiques à l'œuvre dans l'atmosphère."

Mais si de telles machines devaient bientôt être employées dans le monde entier, le caractère écologique perdrait vite de son intérêt. Car plus aucun brouillard au monde n'empêcherait les avions et les voitures de produire encore plus de gaz d'échappements...

 

  © 1998 ARTE G.E.I.E