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Archimède   Emission du 29 février 2000
  

Souris mutantes à Sevesso

Ces deux souris grises ressemblent parfaitement à leurs congénères.

Pourtant, les gènes de ces deux animaux recèlent un petit miracle de la science. Ces deux souris appartiennent à une toute nouvelle espèce, dont les scientifiques ont pu suivre presque en direct la naissance par un processus de mutation.

Leur découvreur, le biologiste Carlo Alberto Redi, dirige à l'université de Pavie, en Italie, une équipe de renommée internationale sur la recherche en génétique. Le professeur Redi et ses collègues ont déniché ces souris mutantes à Seveso. Depuis des années, ils analysent là-bas les conséquences du dramatique accident à la dioxine de 1976. Mais ce produit chimique toxique n'a pas transformé la souris en monstre ; il a plutôt aidé l'évolution à franchir une nouvelle étape.

Prof. Redi (université de Pavie) :
"Cette souris est une variante géographique de la souris domestique commune, en latin "mus musculus domesticus". Sa morphologie et son aspect extérieur ne la distinguent en rien des autres souris. C'est une variante géographique par mutation chromosomique que nous connaissons dans toute l'Europe. Ce qui est extraordinaire dans le cas des souris de Seveso, c'est que nous avons eu la possibilité d'observer en l'espace de vingt ans la progression de cette mutation, alors qu'il lui faudrait normalement des centaines de milliers d'années pour se développer."

Seveso. Le nom de cette petite bourgade industrielle aux portes de Milan est indissociablement lié à l'une des pires catastrophes environnementales de l'Histoire. Le 10 juillet 1976, une chaudière explose dans l'usine chimique Icmesa. Pendant 20 minutes, un produit extrêmement toxique, la dioxine, s'échappe de manière totalement incontrôlée. L'accident passe tout d'abord inaperçu. À cette date, on ignore tout des dangers de la dioxine. L'alarme n'est déclenchée que lorsque les animaux commencent à mourir, alors que de nombreux enfants sont frappés par une épouvantable acné chlorique.

La région est contaminée dans un rayon de six kilomètres. La zone la plus touchée est le sud-est de l'usine, la zone A : zone entièrement contaminée. Tous les habitants sont évacués, les maisons rasées, les animaux morts éliminés. Le sol contaminé est enlevé, le pays transformé artificiellement en désert. La crainte des conséquences à long terme croit au fil des années : on découvre que non seulement la dioxine est cancérigène, mais qu'elle peut également modifier le patrimoine génétique et provoquer des mutations spontanées. Le risque de malformation des nourrissons est donc très élevé.

Aujourd'hui, il ne reste qu'une colline sur le lieu de la catastrophe. À l'intérieur, dans un bunker en ciment, des fûts de dioxine, les restes de l'usine démolie. Plusieurs tonnes de déchets hautement toxiques, que l'on n'a pas su retraiter autrement. L'herbe a aujourd'hui repoussé. L'ancienne Zone A est devenue un parc, avec un plan d'eau et des enclos pour les animaux.

Prof. Redi :
"L'écosystème a été reconstruit à partir de 1984. Quand il a été à peu près stabilisé, il a fallu décider de ce que l'on voulait en faire. La question centrale était de savoir si on l'ouvrait au public ou non. L'université de Pavie a alors été chargée de conduire des études pour déterminer notamment le risque biologique pour les êtres humains. Il nous fallait naturellement des objets pour analyser ce risque et nous nous sommes donc servis de la faune, des animaux qui vivaient là.""Au cours de nos études, nous avons surtout analysé les cellules germinales des animaux, les spermatozoïdes et les ovocytes, car ce sont normalement les cellules qui sont les plus sensibles aux dégâts potentiels de la dioxine. À notre grande surprise, en analysant le patrimoine génétique de ces animaux, nous n'avons pas constaté sur les chromosomes l'effet mutagène de la dioxine que décrivait la littérature scientifique. Nous avons trouvé à la place une véritable transformation : nous étions vraiment devant une nouvelle espèce."

Prof. Silvia Garagna (université de Pavie) :
"Cela a provoqué naturellement une grande excitation, nous étions stupéfaits. Nous avons pu déterminer que ces souris descendaient d'une population qui, géographiquement, vit plus au sud. Elles résultaient d'une mutation des chromosomes, qui consiste en un échange de paires de chromosomes qui fait apparaître une structure complètement nouvelle dans le code génétique. Si les animaux ont pu mener à bien une telle mutation, c'est certainement grâce à la création du nouveau parc."

Prof. Redi :
"C'est l'Homme qui a donné aux souris la possibilité de muter en mettant à leur disposition un espace biologique vierge. Autrefois, la zone était peuplée d'autres souris, qui présentaient d'autres caractéristiques génétiques. L'accident de la dioxine les a fait disparaître. D'autres individus, qui peuplaient jusque-là les habitations des quartiers voisins, ont donc eu le champ libre pour se développer. Elles ont pu imposer soudain de nouvelles caractéristiques génétiques. Ces phénomènes se manifestent normalement sur une échelle de temps géologique et on les retrouve en analysant des fossiles. La catastrophe de Seveso nous a permis d'être présents à cet instant précis de l'évolution."

Mais les généticiens de Pavie gardent la tête froide. Ils pensent à l'avenir et espèrent que ces nouvelles connaissances permettront de lutter contre la disparition de certaines espèces sur notre planète.

Prof. Redi :
"C'est vraiment la première fois chez les mammifères que nous sommes présents au moment de la spéciation, c'est-à-dire de la naissance d'une nouvelle espèce." "Cela a provoqué beaucoup de remous dans les milieux scientifiques. Mais cette découverte a contribué à étendre considérablement les connaissances dans le domaine de la biologie de l'évolution. Nous avons pu déterminer le temps minimum qu'il faut pour opérer une telle mutation, pour qu'une nouvelle structure chromosomique apparaisse dans le code génétique d'une population. Nous connaissons maintenant le temps minimal pour la naissance d'une nouvelle espèce."
"Au cours des 7000 dernières années, nous avons modifié artificiellement plus de la moitié de la surface de la Terre, dont un tiers depuis la révolution industrielle. Seveso montre qu'on peut également intervenir de manière positive dans ce processus destructeur, en imposant de véritables travaux de reconstruction dans le cadre environnemental et en allant au-delà du simple maintien du statu quo. Darwin aurait sûrement été content."

 

     
  © 1998 ARTE G.E.I.E