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Pannes de
communication
La densité du trafic aérien
au-dessus de la planète ne cesse de croître – tout comme la concurrence
entre les compagnies.
On en vient parfois à négliger
les normes de sécurité. Mais la principale raison des catastrophes réside
plutôt dans une mauvaise communication au sein de l'équipage. Sous la
direction de Bob Helmreich, une équipe de chercheurs de l'université du
Texas s'intéresse à ces phénomènes.
Prof. Robert Helmreich :
„Un aspect particulièrement important est la relation envers l'autorité,
ce qu’un psychologue néerlandais a appelé la distance au pouvoir. Il s'agit
de l'attitude des subordonnés dans leurs relations avec leurs supérieurs.
Or ce facteur peut déterminer grandement l'instauration d'une communication
franche. Un deuxième aspect, c'est ce que la plupart des gens instruits
appellent l'opposition entre individualisme et collectivisme, la plupart
des pays occidentaux étant plutôt individualistes, comme les États-Unis
ou l'Australie, tandis que les pays collectivistes sont plutôt ceux d'Amérique
latine ou d'Asie. Le collectivisme met plus l'accent sur le groupe et
on peut dire d'une certaine manière que leur culture se prête mieux au
travail d'équipe. À l'inverse, la grande tradition de l'aviation occidentale
est celle du pilote seul maître à bord, de l'individualiste acharné. C'est
une autre approche.
Le troisième aspect qui est apparu dans nos études est ce que nous appelons
les règles et l'ordre. Il s'agit de savoir dans quelle mesure les membres
d'une culture donnée sont prêts à obéir à des règles formelles et à travailler
suivant des procédures rigides. Nous avons constaté que c'est sans doute
cet aspect qui varie le plus d'une culture à l'autre, avec d'un côté ceux
qui respectent toutes les règles à la lettre, d'un autre ceux qui se montrent
plutôt laxistes. Je dois dire que ma propre culture, celle des États-Unis,
arrive bien loin au palmarès. Vous vous en êtes certainement rendu compte
si vous avez emprunté nos autoroutes.
Les conséquences de ces pannes
de communication entre membres de l'équipage peuvent être fatales. En
1990, un appareil d'une compagnie aérienne colombienne s'est écrasé près
de New York. L'une des causes de cet accident était un manque de carburant,
dont on n'avait pas averti le pilote à temps.
Prof. Helmreich :
„Dans le cas de l'accident colombien au-dessus de New York, il y a un
autre facteur important à considérer, c'est la fatigue. L'avion avait
un problème de pilote automatique. Aujourd'hui, la plupart des vols commerciaux
s'effectuent presque entièrement en pilotage automatique. Mais là, le
commandant de bord avait dû piloter manuellement pendant plusieurs heures,
ce qui est très fatigant. Tout cela est très lié à notre enquête sur la
culture professionnelle dans l'aviation. Nous avons constaté que l'une
des caractéristiques des pilotes est leur tendance à se croire invulnérable
face à des facteurs comme la fatigue et le stress. Pour moi, il y a là
un paramètre qui a joué un rôle déterminant dans l'accident.“
L'automatisation croissante
a certainement conduit aussi certains pilotes à trop se décharger sur
l'ordinateur. Là encore, des disparités intéressantes apparaissent entre
les différentes cultures.
Prof. Helmreich :
„Il faut préciser tout d'abord que nos études sur le rôle de l'ordinateur
portaient sur la façon dont les pilotes utilisent l'ordinateur de gestion
de vol, un système qui est pratiquement capable d'effectuer seul la totalité
d'un vol, du décollage jusqu'à l'atterrissage. Deux questions nous ont
intéressés : premièrement, est-ce que les pilotes apprécient l'automatisation,
car nous avions le sentiment que certains pourraient y voir une réduction
de leurs prérogatives ; deuxièmement, à quel point se sentent-ils libres
de l'arrêter pour reprendre les commandes à la place de l'ordinateur ?
Nous avons observé de très larges différences dans cette attitude face
à l'ordinateur. Généralement, ce sont les cultures asiatiques qui l'apprécient
le plus, et elles ont également moins envie de l'arrêter. De manière intéressante,
c'est en Irlande qu'on aime le moins l'ordinateur, tandis que les États-Unis
et d'autres pays d'Europe de l'Ouest, la Suisse par exemple, occupent
une position intermédiaire.“
Un autre cas intéressant :
la chute d'un appareil près de Dryden au Canada, en 1989.
Prof. Helmreich :
„Il y a eu plusieurs problèmes au niveau de l'organisation. L'avion était
mal entretenu, l'équipage ne disposait pas des manuels appropriés et la
compagnie avait pour tradition de négliger complètement le givre sur les
ailes et de décoller en considérant que la glace tomberait avec la vitesse
au moment du décollage. Cela ne s'est pas produit ce jour-là, du fait
de la conception de l'avion, car le kérosène devenait très froid et augmentait
encore le givrage des ailes. Plusieurs facteurs extérieurs ont donc contribué
à l'accident. Quant aux membres de l'équipage, ils se connaissaient mal
et connaissaient également mal l'avion. L'un avait 60 heures de vol, l'autre
28 et ils n'avaient jamais volé ensemble. Par ailleurs, il existe un certain
nombre de pressions qui peuvent agir de l'extérieur. S'ils n'avaient pas
décollé de Dryden, de nombreux passagers auraient été très embarrassés,
car il n'y avait plus aucune chambre d'hôtel en ville. C'était le début
des vacances de printemps au Canada, ce qui a induit une pression importante.
Et puis le plus important : le commandant de bord devait se marier dès
son arrivée à Winnipeg, donc s'il avait décidé de ne pas partir, il aurait
dû annuler son mariage.“
Personne ne s'y opposa ; aucun
autre membre de l'équipage ne le mit en garde – exemple effrayant d'une
absence totale de communication au sein d'un équipage.
Le stress et les contraintes
extérieures ne sont cependant pas réservés à l'aviation ; ils sont également
omniprésents dans une salle d'opération.
Prof. Helmreich
„La médecine ressemble beaucoup à l'aviation : dans les deux cas, on a
des équipes et beaucoup de technologie. Nous nous sommes surtout intéressés
à la salle d'opération et aux salles des urgences. Nous élargissons maintenant
notre étude aux unités de soins intensifs et à d'autres services hospitaliers.
Mais nous avons des équipes qui utilisent des technologies évoluées, une
culture professionnelle très forte et nous avons aussi les différences
de pouvoir dont nous avons parlé dans l'aviation, ici entre les différents
groupes qui travaillent dans la salle d'opération. L'autorité de l'infirmière
face à celle du chirurgien.
Une autre caractéristique frappante différencie la médecine de l'aviation.
Dans un avion, la question du responsable ne se pose pas. Le commandant
de bord est toujours le responsable ultime. Dans une salle d'opération,
il règne un sens de l'autorité très net. Un jour, j'ai failli déclencher
une bagarre dans une conférence devant des chirurgiens et des anesthésistes
à Washington. J'ai simplement demandé : "Qui est responsable dans la salle
d'opération ?" Et j'ai obtenu des réponses très variées. Les chirurgiens
disaient, nous sommes responsables, car c'est évidemment pour nous que
le patient est là. Les anesthésistes disaient, nous sommes responsables
car nous devons veiller sur le patient et sur son réveil. En fait, quand
on observe le milieu médical et qu'on assiste à une opération, on voit
nettement que la question de la responsabilité génère un conflit. Faut-il
poursuivre ou interrompre l'opération, comment faut-il gérer le patient,
etc. L'absence de structure d'autorité bien définie pose donc un problème
qu'il faudra résoudre.“
En fin de compte, malgré toute
l'automatisation, le facteur humain décide encore en dernier recours.
De nouvelles recherches seront nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes
qui motivent ces décisions. On verra ensuite si les responsables tirent
vraiment les enseignements de ces études.
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