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Le plat pays
-"Comment pourrais-je
imaginer qu'il existe une quatrième dimension ?" se plaignit Archiprime,
l'élève d'Archipi.
- "En écoutant cette histoire fantaisiste qui arriva à Gulliver",
rétorqua le professeur. "Le roi avait ordonné à l'aventurier de repartir
en voyage afin de rendre compte de ce qui se passait dans les espaces
de dimensions inférieures."
"Gulliver fait rapidement le tour de l'espace à une dimension. Les linéaires
vivent sur une droite : ce ne sont que des segments identiques, à deux
extrémités, qui ne se distinguent que par leur longueur. Leur vie sociale
est bien pauvre et ils ne connaissent que deux voisins, l'un devant eux,
l'autre derrière. L'aventurier observe quelque temps un linéaire qui se
coupe en deux. C'est la seule manière qu'il a de se reproduire... "Rien
de cela n'est croustillant, conclut-il, je vais ennuyer le roi. Pourvu
que la vie soit plus palpitante dans l'univers à deux dimensions."
"Dans l'univers qu'il rencontre, ou plutôt le planivers, puisqu'il faut
l'appeler ainsi, Gulliver est attiré par une drôle de surface, peuplée
d'êtres étranges soumis à la gravitation de leur monde. Les habitants,
appelés planaires, sont limités dans leurs déplacements. Ainsi, les planaires
mâles vivent tous dans le même sens, et font face aux planaires femelles.
Cela donne quelquefois lieu à des situations cocasses. Si un planaire
mâle vient à dépasser la dame qu'il convoite, il doit revenir devant elle
en marchant à l'envers. Le plus grave problème des planaires est leur
constitution. Leur corps est partagé par un tube digestif fermé aux deux
extrémités par une sorte de velcro. Pour éviter tout accident, ils doivent
faire attention de ne pas ouvrir les deux extrémités à la fois, sans quoi
ils laissent un morceau d'eux-mêmes derrière eux."
"Gullive"r, poursuit Archipi, "voit bien d'autres choses
que l'on peut imaginer en pensant aux possibilités du monde à deux dimensions.
Le chef des planaires, furieux des moqueries de Gulliver sur son monde
si "plat", décide d'éprouver l'intelligence de l'aventurier. "
" Nous avons envoyé des vaisseaux spatiaux pour savoir s'il y avait
une frontière à notre planivers. Vous qui semblez si sage, dites-moi s'ils
reviendront jamais." Gulliver réfléchit : si le planivers est un plan,
il est infini, et les vaisseaux ne reviendront jamais. En revanche, s'il
est courbe, comme la surface de la sphère terrestre, alors les vaisseaux
reviendront sans doute un jour.
Pour le savoir, il suffit de reprendre les théories du mathématicien Gauss
et de mesurer la somme des angles d'un triangle, déclare Gulliver triomphalement.
Si la somme est de 180 degrés, alors le planivers est infini. Si la somme
est supérieure à 180 degrés, le planivers est une surface finie de courbure
positive, comme une sphère.
Aussitôt dit, aussitôt fait, et Gulliver de prouver que le planivers est
courbe. Les planaires ont hélas le plus grand mal à imaginer ce qu'est
une sphère, un objet à trois dimensions, et chassent Gulliver de leur
monde pour moquerie.
"La vision d'une dimension supérieure est délicate, conclut Archipi. C'est
pour cela qu'il nous est difficile de voir la quatrième dimension, que
nous visiterons pourtant la semaine prochaine."
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