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Semis direct
" Labourage et pâturage
sont les deux mamelles de la France ", disait Sully. Avec des tracteurs
de plus en plus puissants, équipés de charrues toujours plus performantes,
l'agriculture actuelle s'appuie sur un labour intensif des sols. Les coûts
élevés de ces machines ont obligé certains agriculteurs à penser autrement
le travail du sol.
Jean-Claude Quillet, agriculteur : Qu'est ce que tu fais ? Tu laboures
? Ben, moi, c'est fini. J'ai vendu la charrue en 94. Le meilleur, c'est
de la vendre pour plus avoir envie de s'en servir. Comme on ne l'a plus
sous la main, ben, on n'est pas tenté de s'en servir ! J'en ai gardé une
vieille qui va servir en… au musée.
En Touraine, dans les terres pauvres de la vallée du Cher, une quinzaine
d'agriculteurs se sont arrêtés de labourer. Ils pratiquent le semis direct
: la terre n'est plus retournée par une charrue, le sol n'est jamais laissé
à nu, recouvert par des débris végétaux de la récolte précédente ou par
des plantes qui le protègent. Le semis s'effectue directement sans travail
préalable.
C'est dans des champs pleins d'herbes parfois très hautes que le semis
a lieu. Pour cela, il a fallu adapter des semoirs particuliers qui n'abîment
pas la couche superficielle du sol. Un disque fin creuse un sillon, les
graines y sont déposées, la terre aussitôt refermée.
J. C. Quillet : Bon, voilà le semis d'orge d'hiver a été fait en
direct sur le sol à deux centimètres et demi de profondeur et sans aucun
travail. Directement sur la végétation. La terre est bien meuble, elle
n'est pas plus dure que si c'était du labour. Là, on les voit bien, là.
La terre est saine, pourtant il a plu quand même dix millimètres hier
et ça ne se voit presque pas. Toute l'herbe va être détruite par un désherbant,
hein. Un désherbant a été passé dessus et va détruire l'herbe. Cette herbe
là va jaunir d'ici trois semaines et puis après, on verra les sillons
tout verts. Ca, c'est de la végétation morte qui n'est pas dangereuse,
qui ne sert à rien, qui va se décomposer toute seule dans l'année.
Patrick Lavelle, directeur de recherche, I.R.D : Cette nouvelle
pratique, on dit qu'elle est nouvelle chez nous parce qu'on est chez des
pionniers qui l'ont développée par eux-mêmes. Mais en fait, elle est employée
déjà depuis dix ou quinze ans à une très vaste échelle dans des pays comme
l'Australie ou les Etats-Unis et divers pays d'Europe. Donc, c'est une
technique qui est relativement bien connue, qui se développe à toute vitesse
maintenant par exemple au Brésil aussi. Et donc, elle est éprouvée. En
fait, ce qui est nouveau, c'est l'attitude des agriculteurs vis-à-vis
de l'utilisation de leur terre. Ici, on est dans le cas d'une exploitation
où y a des gens qui ont de l'initiative, qui sont capables d'aller chercher
jusqu'au Brésil des techniques ou qui sont curieux de ce qui se passe
ailleurs et bon, c'est ça, à mon avis, qui est la nouveauté.
Suivant l'exemple de ces agriculteurs, les chercheurs de l'INRA, Institut
National de la Recherche Agronomique, s'intéressent depuis un an à la
technique du semis direct. En particulier, ils étudient l'impact des différentes
méthodes de culture sur l'équilibre des sols, opposant le semis direct
au labourage classique.
Didier Picard, Président du centre INRA : Vous voyez ici l'effet
du labour là, avec le fond qui a été découpé par le soc et la bande qui
a été retournée. Alors, les principaux problèmes que ça pose, c'est d'abord
que ça va laisser le sol nu et mal protégé en période hivernale. Donc,
si vous êtes sur des sols de pente, le labour va se tasser progressivement
et puis vous allez avoir des risques d'érosions importantes, comme on
a pu en connaître récemment avec des très grosses pluies.
Un autre problème, c'est que les éléments minéraux qui sont solubles,
qui sont présents dans le sol, risquent d'être entraînés en profondeur
et c'est tous les problèmes qu'on connaît de pollution des nappes par
les nitrates ou éventuellement de pollution par les pesticides. Donc,
l'idée, c'est effectivement d'essayer de trouver des méthodes qui permettraient
de limiter les risques d'érosion et de réduire le plus possible les problèmes
de perte de nitrates et d'éléments solubles dans les sols.
Patrick Saulas, ingénieur INRA : Voilà, sur ce profil, on peut
voir que le labour a eu pour action, effectivement, d'enfouir les pailles
qui se trouvaient en surface, puisque ici, on trouve les pailles et on
peut mesurer la profondeur du labour. Donc, il suffit juste de placer
le mètre et on sait que le labour a été effectué à 25 centimètres ici.
Si le labour a été effectué dans des conditions un peu difficiles et que
le sol est humide, on crée ce que l'on appelle ici une semelle de labour.
Le lissage, voyez, ça se voit très bien, le soc de la charrue qui est
passé là dans des conditions humides et les racines vont avoir des difficultés
après. Si on revient dans une période sèche, les racines vont avoir des
difficultés à passer cette semelle de labour. Et on retrouve bien de la
terre très tassée qui est défavorable à la croissance des racines, et
les racines vont s'arrêter à ce niveau-là.
Jean-Claude Quillet : Alors, c'est là, dans ces terrains, dans
ces sols-là, sur le plateau de Mont-Louis puis d'autres plateaux sur Véret,
Tazet, tout ça, que l'on a commencé à travailler en simplifié, en ne labourant
plus. Et puis, au fil des années, on s'est aperçu que le rendement s'améliorait
tout doucement. Et puis, en 93, on a fait venir un biologiste du sol qui
nous a expliqué comment fonctionnait un sol avec labour et sans labour,
qui nous a expliqué les dégâts qu'on faisait en labourant, tout. Et puis,
bon, quand on a vu qu'on était dans la bonne direction, on a appliqué
la technique sur toute l'exploitation.
Alors là, nous sommes dans une parcelle de blé qui a été semée après le
maïs vers le 15… 15/16 octobre. C'est-à-dire qu'on a semé le blé deux
jours après la moisson de maïs, sans aucun travail du sol, c'est-à-dire
sans gratter, sans labour, sans rien et sans même broyer les tiges de
maïs. Parce que ça va mieux de semer du blé sur maïs non broyé. Oui, parce
que la paille de maïs protège toute la faune qui monte en surface, et
ça évite que toute cette faune, surtout les vers de terre, soit mangée
par tout un tas de prédateurs. En fait, on réintroduit l'écosystème de
la forêt. La forêt vit sans travail du sol et la culture doit vivre sans
travail du sol, aussi.
Patrick Lavelle : Il ne faut pas dire que l'agriculture conventionnelle
est mauvaise. En trente ans, on a réussi à doubler la production un peu
partout dans le monde et c'était quand même un exploit extraordinaire.
Seulement, cette agriculture, elle s'est appuyée sur trois principes fondamentaux
: premièrement, avoir des semences améliorées. Deuxièmement, un travail
physique du sol et une irrigation importante et troisièmement, donc, l'emploi
des engrais et des pesticides. Mais on s'aperçoit que aucun de ces systèmes-là
n'est viable à long terme, que les sols se dégradent partout dans le monde.
Et c'est un gros problème parce que maintenant on n'a plus tellement de
sols à défricher. Et donc, que manque-t-il à ces sols pour qu'ils soient…
pour que cette agriculture soit durable ?
C'est, à mon avis, l'activité biologique. C'est l'activité de ces vers
de terre, qu'on a vus là, qui permet au sol d'être travaillé de façon
très intime et de récupérer un certain nombre de fonctions, en fait, qu'on
n'arrive pas bien à remplir de façon artificielle. Bon, par exemple, le
fait d'avoir une faune active dans le sol, ça fait qu'on a une grande
diversité des prédateurs et en fait, on arrive à venir à bout d'un grand
nombre d'ennemis des cultures uniquement en ayant leurs ennemis naturels.
En plus d'une faune renouvelée, la couche végétale permanente apporte
au sol une meilleure protection contre les variations de température.
Jean-Claude Quillet : Alors, ça a un avantage sur le gel. L'hiver,
ces sols qui sont protégés par cette matière organique gèlent beaucoup
moins que sur un sol nu. Et quand le froid se prolonge, ça gèle moins
profondément et on a moins de perte par le gel que sur labour. J'ai vu
dans le temps avoir des pertes de gel sur labour qui descendent à… d'avoir
des pertes de 30% environ et en semis direct : aucune perte. Et ça joue
aussi sur les hautes températures. Ca évite que le sol monte très haut
en température l'été et fatigue beaucoup moins les plantes. Les plantes
ont leurs racines dans le sol à des températures plus basses et résistent
mieux à la sécheresse. Il y a une meilleure résistance à l'eau, une meilleure
résistance à la sécheresse.
Pour Jean-Claude Quillet, le semis direct, sans travail du sol, représente
non seulement un gain de temps dans l'exploitation de ses terres, mais
aussi une économie importante dans l'achat de matériel agricole.
Jean-Claude Quillet : On a eu des pressions, enfin surtout notre
conseiller, puis nous aussi, oui, des pressions des fournisseurs parce
qu'ils voyaient ça d'un mauvais œil qu'on allait consommer nettement moins
de produits. Alors, eux, c'est directement leur raison de vivre, hein.
Et puis, là, maintenant, c'est au niveau du matériel avec le semis direct.
C'est que le semis direct supprime en principe un tracteur et puis supprime
pas mal de matériel qui suit derrière les tracteurs. Alors, en plus de
la charrue, il y a les outils combinés, les appareils de déchaumage. Maintenant,
si on travaille en direct complet, on va supprimer les appareils de déchaumage.
Donc ça fait toute une panoplie qui va être supprimée. Et là, on s'aperçoit
qu'il y a des marchands de matériel qui vendaient des semeurs en semis
direct et puis maintenant qui ne veulent plus vendre.
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