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Comptes
d'abeille
Un champ
de tournesol sous le soleil estival. Pour de nombreux insectes se nourrissant
de nectar et de pollen, le tournesol constitue l'une des dernières sources
d'alimentation abondantes avant l'hiver.
Une abeille isolée vient de découvrir cette manne et aspire consciencieusement
sa nourriture dans les nombreux pistils de la plante. Mais, ne vous y
trompez pas ! Elle n'a pas l'intention de garder sa précieuse découverte
pour elle.
Les abeilles sont des insectes sociaux organisés en colonie. Les butineuses
qui ont découvert une source de nourriture intéressante en informent leurs
congénères dès leur retour à la ruche. Plus la communication est efficace,
plus la colonie peut exploiter rapidement la source alimentaire nouvellement
découverte et s'affirmer ainsi face aux colonies concurrentes. Tout doit
parfaitement fonctionner dans la colonie sur laquelle règne la reine !
Les abeilles décrivent le chemin menant à une source de nourriture grâce
à un langage spécifique qu'on surnomme la " danse des abeilles ". Les
figures dansées par la butineuse indiquent l'éloignement et l'orientation
de la source.La butineuse exécute une danse en rond lorsque la source
est comprise dans un rayon de 50 à 100 mètres au maximum de la ruche.
Si la source se trouve à plus de 100 m, l'abeille exécute une danse "
frétillante ", en faisant osciller son abdomen. Plus les frétillements
sont nombreux, plus la source est éloignée.
Les butineuses déterminent l'orientation de la source de nourriture par
rapport au soleil. Concernant la distance, les zoologues pensaient encore
récemment qu'elles appréciaient la longueur du vol à l'aune de l'énergie
qu'elles y avaient dépensée.
PR. TAUTZ : Il y a une expérience toute simple qui consiste à placer
une surcharge sur le dos des abeilles. Ce n'est pas une expérience cruelle
car cela ne représente pour l'abeille aucune autre gêne que celle du surpoids.
Lorsqu'on fait voler ces abeilles - et on peut quasiment leur appliquer
une surcharge égale à leur masse corporelle, elles y arriveront encore
! - et qu'on observe leur danse, leur danse frétillante, de retour à la
ruche, on constate qu'elles signifient par leur danse une distance supérieure
à celle qu'elles ont effectivement parcourue. La première explication
logique qui vient : c'est la consommation d'énergie, qui est évidemment
plus importante avec une surcharge, qui permet à l'abeille de connaître
la distance qu'elle a réellement parcourue.
Mais cette hypothèse est erronée, c'est ce que viennent de découvrir des
zoologues allemands, avec l'aide d'une équipe de chercheurs australiens.
Car un aspect essentiel de l'expérience précédente avait jusqu'alors été
négligé.
PR. TAUTZ : Apposer une surcharge ne modifie pas uniquement la
charge et la dépense d'énergie - le lien est réel. En effet, le comportement
de l'abeille en vol est également modifié. Elle est obligée de voler plus
près du sol. Elle vole donc plus près de la végétation, ce qui signifie
que le paysage qu'elle survole défile plus vite devant ses yeux que lorsqu'elle
vole sans surcharge, à une distance plus élevée de la végétation.
C'est donc le défilement du paysage qui permet à l'abeille d'apprécier
la distance parcourue.
Les zoologues allemands sont arrivés à cette conclusion à partir d'une
expérience fort simple. Ils ont installé un tunnel allant de la ruche
à la source de nourriture et ont fait passer les abeilles au travers.
Le tunnel est doté d'un revêtement à motif intérieur noir et blanc qui
représente un contraste maximal, pour les yeux des abeilles comme pour
les nôtres.
La source de nourriture est une simple solution sucrée. Pour les besoins
de l'expérience, les abeilles arrivant à la source de nourriture sont
marquées d'un code couleur. Chaque abeille est ainsi dotée d'un numéro
qui permet de la suivre avec précision tout au long de l'expérience.
Il est nécessaire de conditionner les abeilles, pour les amener à traverser
le tunnel long de six mètres afin d'atteindre la source de nourriture.
Pour ce faire, les zoologues avancent peu à peu la solution sucrée dans
le tunnel, en veillant à ce que les abeilles n'en perdent jamais la trace.
Si la source de nourriture est placée devant le tunnel, à proximité de
la ruche, les abeilles exécutent une danse en rond. Mais si elles ont
dû parcourir les six mètres du tunnel noir et blanc, elles exécutent alors
une danse frétillante. Elles sont manifestement convaincues d'avoir parcouru
plus de 100 mètres.
PR. TAUTZ : L'expérience nous montre ainsi que l'abeille possède
une sensation subjective de la distance qu'elle a parcourue ; distance
qu'elle apprécie en fonction de l'image qui défile devant elle.
Pour l'abeille, le défilement du paysage et la distance parcourue sont
des données comparables. Lorsqu'elle survole un champ de blé, par exemple,
elle constate que les images défilent lentement.Or, à plus basse altitude,
le contraste est plus important. L'abeille pense donc avoir parcouru une
plus grande distance.
Les chercheurs de Würzburg ont approfondi leur découverte. Ils souhaitaient
poser une question aux abeilles ayant traversé le tunnel : quelles distances
pensaient-elles avoir réellement parcouru ? Ils ont donc filmé les danses
frétillantes des abeilles butineuses.
Ils ont ensuite analysé le film, en notant le nombre et la longueur des
danses de chaque abeille. La durée des frétillements indique la distance
à la source de nourriture. Il s'agissait donc d'être très précis dans
le décompte.
De manière générale, plus la distance parcourue est grande, plus la danse
frétillante est longue.Cette relation peut être représentée par un diagramme.
La courbe met en évidence la distance que les abeilles pensent avoir parcourue
dans le tunnel. Leurs danses duraient en moyenne 0,44 seconde, soit une
distance de 184 mètres. Une erreur d'appréciation due uniquement à la
présence du revêtement noir et blanc, comme le montre une expérience témoin
!
PR. TAUTZ : Si je remplace ce motif à carreaux noir et blanc par
un autre à rayures et que les rayures sont orientées dans le sens du vol
de l'abeille, celle-ci voit, certes, des bandes noires et d'autres blanches,
mais sans qu'il y ait d'alternance des images. Elle n'a donc plus aucun
moyen de connaître la distance qu'elle a réellement parcourue.
En faisant transiter les abeilles par le tunnel, les zoologues de Würzburg
ont brouillé la communication entre les abeilles, amenant certaines d'entre
elles à " mentir ", en quelque sorte.La question se pose alors de savoir
si les autres abeilles vont croire ces "mensonges ". Vont-elles emprunter
le tunnel et s'arrêter au bout ou parcourir 184 mètres ? Dans ce dernier
cas, elles devront avoir bien de la chance pour découvrir une source abondante
de nourriture !
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