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Archimède   Emission du 22 août 2000
04.jpg (10610 octets)    La bourse ou l'enfer du jeu

Ici, les clients n'ont qu'une idée en tête. Lorsque les jeux de hasard deviennent compulsifs, seule la mise suivante importe. Selon les experts, l'Allemagne compterait entre 90 000 et 150 000 joueurs, ce qui ferait du jeu la deuxième drogue du pays, après l'alcool.

Pour les exploitants de salles de jeux, l'activité est lucrative. D'ailleurs, le secteur est florissant et les temples du jeu ne cessent de se multiplier. Rien qu'en Allemagne, 60 casinos et leurs annexes, ainsi que 9 000 salles de jeux invitent aujourd'hui tout un chacun à miser pour de l'argent. Pour les joueurs dépendants, la tentation est grande. Il n'est même plus nécessaire de sortir de chez soi, car Internet permet aujourd'hui d'accéder, 24 heures sur 24, à des casinos en ligne qui proposent tous les jeux possibles et imaginables.
Depuis le milieu des années quatre-vingt, la nécessité de trouver une thérapie appropriée s'est nettement accentuée. Afin de cerner les symptômes et les causes de la dépendance au jeu, le CHU de Hambourg soumet des joueurs à des tests visant à révéler leur mode de pensée et leur façon de jouer. Un jeu de cartes dont le joueur ignore les règles permet d'étudier son comportement face à la prise de risque.

Que se passe-t-il dans la tête du joueur ?

PR. IVER HAND : Le joueur maladif se trouve dans la situation d'une personne qui ne se sent absolument pas à l'aise avec soi-même et qui, en se mettant à jouer, voit cet état de mal-être diminuer. C'est cette expérience qui confère au jeu de hasard un attrait dangereux, parce que le jeu devient la seule activité permettant de se sentir encore à peu près en accord avec soi-même, alors que, dans tous les autres domaines, on ne connaît que cet état de mal-être difficile à supporter.

Le jeu devient une dépendance incontrôlable. La famille, le travail, le couple - tout passe au second plan. Seul compte l'espoir du gain, l'espoir de pouvoir prédire et maîtriser le bonheur. Le goût maladif du risque frappe particulièrement les jeunes hommes. La plupart des joueurs allemands ont, en effet, entre 25 et 30 ans. Contrairement à une opinion répandue, les joueurs compulsifs qui assouvissent leur passion dans les casinos constituent une exception. La plupart préfèrent en réalité les machines à sous.Cela ne les empêche pas d'accumuler des dettes importantes. En effet, les machines à sous contiennent en moyenne près de 100 000 francs. Et pour financer sa passion, un joueur peut même aller jusqu'à commettre un délit.

PR. IVER HAND : Seul importe encore de prouver que l'on n'est pas un raté. Et, pour cela, on ne recule devant aucune somme. Ces personnes entrent alors dans le second stade de l'évolution de leur dépendance au jeu, dans un comportement incontrôlable, excessif et très, très coûteux. Peu importe, en fait, qu'elles se tournent vers les casinos et la roulette, par exemple, ou le nouveau marché et le commerce des options à terme. Du point de vue de l'évolution de la personne, la motivation est la même.

Car la bourse offre un risque financier et une dépendance émotionnelle aussi élevés que les jeux de hasard. Les personnes donnant d'elles-mêmes une image d'infaillibilité sont particulièrement menacées car l'échec constitue pour elles l'aveu d'une faiblesse. Il leur est impossible de mettre un terme à l'escalade, même si les pertes sont importantes. Tout comme les joueurs de hasard, elles se cramponnent à l'espoir magique de revenir très vite du côté des gagnants.L'idée de perdre leur est si insupportable qu'elles continuent frénétiquement à jouer ou à investir. Selon les experts boursiers, la prise de risque a nettement augmenté ces derniers temps, au point qu'ils la qualifient d'ailleurs de " mentalité de casino ".

CHRISTIAN HANSS : Certains risquent tout. Ils disposent de 5 000 marks et entendent en tirer 10 000 ou 20 000 le plus rapidement possible. Sans se demander si c'est fondamentalement justifié par l'action ou s'il est même de l'ordre du possible que le cours grimpe aussi rapidement. Ils se disent tout simplement qu'ils veulent faire de l'argent facile aussi vite que possible.

Ce sont donc les titres les plus risqués et les plus spéculatifs qui sont les plus prisés.

PR. IVER HAND : Curieusement, ces personnes choisissent les formes de jeu dans lesquelles les compétences personnelles ne jouent quasiment aucun rôle. La raison, c'est sans doute qu'ainsi, je ne suis pas obligé d'apprendre quoi que ce soit, puisqu'il n'y a rien à apprendre ! Je mise mon argent sur le noir, à la roulette, ou sur sept numéros différents, à la roulette, parce que je crois que cela va être gagnant. Ou j'achète telles options à terme parce que je crois qu'elles vont rapporter beaucoup. Un ami vient d'investir dans un fonds de placement qui a une rentabilité phénoménale de 1000 % en un an. Je ne suis donc pas normal si je continue à travailler toute l'année pour mon misérable salaire. Moi, aussi, je veux faire partie du groupe.

Rompre le cercle vicieux Perte / Espoir de nouveaux gains n'est pas facile. Les groupes d'entraide anonymes pour joueurs compulsifs ont un taux de réussite bien inférieur à celui des Alcooliques Anonymes. Cela peut s'expliquer par la relative jeunesse des joueurs dépendants, qui rechignent à participer régulièrement aux réunions. Pour Iver Hand, psychologue du comportement, l'échec de ces groupes est, en réalité, surtout dû au fait que les causes de la dépendance restent inexplorées. L'abstinence, en outre, ne constitue pas pour lui une condition préalable à la thérapie, contrairement à ce que préconisent d'autres démarches thérapeutiques destinées aux joueurs.

PR. IVER HAND : Nous souhaitons inciter, aussi tôt que possible, les joueurs maladifs à chercher une aide, à un stade où ils croient peut-être encore pouvoir s'en sortir seuls, mais où leur entourage leur dit qu'ils n'y arriveront pas et où ils sont éventuellement prêts à venir nous voir. Nous utilisons le comportement de jeu pour aider le joueur à découvrir, par l'auto-observation, que la dépendance au jeu dont il pensait souffrir correspond en fait à un état dû à de toutes autres raisons.

Les causes de la dépendance sont souvent profondes. Presque tous les joueurs possèdent une faible estime de soi. Ils pensent souvent beaucoup en termes de performance et de compétition.Seule une thérapie ambulatoire personnalisée leur permet de découvrir ce qui se cache derrière leur dépendance. Ils apprennent à considérer l'argent et les dettes d'un œil différent et se détachent peu à peu d'une conception selon laquelle le jeu serait source de chance avec un C majuscule.

  © 1998 ARTE G.E.I.E