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Archimède   Emission du 22 août 2000
06.jpg (14500 octets)    Le peintre et l'apothicaire


A Munich, les archives de la Bibliothèque de Bavière, l'une des plus grandes d'Europe, recèlent près de 7 millions 400 000 documents. On y trouve presque tout ce qui a été mis par écrit depuis des siècles, des manuscrits précieux aux trésors des débuts de l'imprimerie, en passant par les cartes, les portraits, les catalogues de peintres ou les journaux.


Une odeur de renfermé se dégage parfois, notamment dans les galeries consacrées aux vieux ouvrages. Mais c'est justement ici que l'on découvre les documents les plus intéressants, ceux qui retracent la destinée et les conditions de vie des hommes des siècles passés. Depuis quelque temps, les apothicaires d'autrefois et les vicissitudes de leur métier suscitent ainsi l'intérêt des chercheurs de l'institut Doermer, l'une des divisions de la collection de tableaux de la Bavière. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l'empereur Frédéric II définit des "Statuts médicinaux" imposant aux apothicaires de respecter certains prix. Depuis cette date, des listes de prix officielles ont été régulièrement établies. Elles se révèlent aujourd'hui riches en informations sur les produits, l'évolution des prix, les événements politiques ou encore les circuits commerciaux.

DR. ANDREAS BURMESTER :
Nous avons connaissance de registres écrits, manuscrits, datant du XVe siècle. L'un des plus célèbres est celui de Munich, rédigé en 1488. Puis, au milieu du XVIe siècle, les registres imprimés apparaissent. C'est pratiquement au moment de la naissance de l'imprimerie que l'on commence à imprimer ce type de document. Et cela s'est perpétué jusqu'à nos jours. Les pharmacies sont toujours tenues de respecter des prix préétablis et on peut consulter leurs tarifs.

Les matières premières des préparations pharmaceutiques étaient importées du monde entier. De grands importateurs, tels que l'Allemand Fugger, faisaient venir les produits d'Asie, d'Afrique et du Nouveau Monde. Ils arrivaient dans les grandes villes commerçantes après un voyage de plusieurs mois. Deux fois par an, les apothicaires allemands s'approvisionnaient sur les foires de Francfort ou de Leipzig. La nature et le prix des produits variaient en fonction du temps de transport, mais aussi d'événements tels que les guerres ou les catastrophes naturelles.

DR. ANDREAS BURMESTER : L'éventail de l'offre proposé dans les pharmacies a subi une certaine transformation. Autrefois, les apothicaires vendaient également des produits d'usage courant, comme du savon ou des sucreries, par exemple. Et aussi des tisanes, naturellement, comme c'est encore le cas dans les pharmacies modernes. Ce qui est intéressant, c'est qu'ils proposaient aussi les matériaux utilisés par les peintres. De nouvelles sources confirment régulièrement le fait que les apothicaires vendaient ce type de marchandises. On allait chez l'apothicaire chercher de l'ocre ou de l'encre.

L'apothicaire fournissait au peintre tout ce dont il avait besoin pour travailler, des pigments et des colorants aux liants et aux colles, en passant par les vernis ou tout autre matériau de base. L'apothicaire laissait à ses clients le soin de mélanger les couleurs de base achetées chez lui. D'où la singularité des couleurs utilisées par un peintre tel que Albrecht Dürer. Bien qu'on ignore son secret de fabrication, on a pu néanmoins identifier les matériaux de base qu'il avait à sa disposition grâce aux registres des prix des apothicaires, qui nous apprennent aussi pourquoi certaines couleurs étaient fort peu utilisées. Ainsi, en raison de la difficulté d'extraction des pigments, le bleu était la couleur la plus coûteuse.

DR. CHRISTOPH KREKEL : Nous nous sommes rendus dans une ancienne carrière. Le travail était assez pénible. Les galeries ont une hauteur d'environ 50 cm et il faut ramper pour y accéder. Cette carrière abrite encore des dépôts d'azurit bleu mélangé à du grès. Il faut d'abord casser les grains de pigments bleus, puis les séparer du grès en suivant un procédé très compliqué.J'ai essayé mais je ne suis pas arrivé à extraire un beau pigment ! Même en inondant tout le laboratoire ! Ça suppose vraiment une très grande expérience.Pour chaque couleur que l'on veut étaler sur une toile, il faut un liant et un pigment, et souvent aussi un stabilisant. A partir du Moyen Age, on utilisait l'huile de lin, chez nous, dans le Nord. Le pigment était incorporé à l'huile. C'était une tâche pénible, et c'était l'apprenti du peintre qui s'en chargeait. Il mélangeait le pigment et l'huile pendant des heures. Ensuite seulement, on pouvait l'utiliser.

Si certains peintres préparent aujourd'hui encore eux-mêmes leurs couleurs, comme pouvait le faire Albrecht Dürer, ils se font néanmoins de plus en plus rares depuis l'invention de la peinture en tube, au début du XIXe siècle.C'est également à cette période qu'ouvrirent les premières boutiques de fournitures pour peintres et que les apothicaires abandonnèrent plus ou moins cette activité. Ils faisaient d'ailleurs le commerce des matériaux de base utilisés en peinture seulement parce qu'il s'agissait bien souvent de substances toxiques, dont la vente leur étaient réservée.
De nos jours, les boutiques spécialisées proposent toutes les nuances de l'arc-en-ciel, prêtes à l'emploi et bien protégées dans leur tube. La palette de couleurs s'est agrandie, notamment grâce à l'utilisation de nouveaux pigments de synthèse, et contient désormais des teintes totalement nouvelles. Mais seuls les registres des apothicaires d'autrefois pourront nous révéler d'ici quatre ou cinq ans, lorsque le projet de recherche sera achevé, quels étaient les secrets des vieux maîtres. Nous saurons alors peut-être pourquoi, en dépit des siècles, leurs couleurs gardent tout leur éclat.

  © 1998 ARTE G.E.I.E