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Le
peintre et l'apothicaire
A Munich, les archives de la Bibliothèque de Bavière, l'une des plus grandes
d'Europe, recèlent près de 7 millions 400 000 documents. On y trouve presque
tout ce qui a été mis par écrit depuis des siècles, des manuscrits précieux
aux trésors des débuts de l'imprimerie, en passant par les cartes, les
portraits, les catalogues de peintres ou les journaux.
Une odeur de renfermé se dégage parfois, notamment dans les galeries consacrées
aux vieux ouvrages. Mais c'est justement ici que l'on découvre les documents
les plus intéressants, ceux qui retracent la destinée et les conditions
de vie des hommes des siècles passés. Depuis quelque temps, les apothicaires
d'autrefois et les vicissitudes de leur métier suscitent ainsi l'intérêt
des chercheurs de l'institut Doermer, l'une des divisions de la collection
de tableaux de la Bavière. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l'empereur
Frédéric II définit des "Statuts médicinaux" imposant aux apothicaires
de respecter certains prix. Depuis cette date, des listes de prix officielles
ont été régulièrement établies. Elles se révèlent aujourd'hui riches en
informations sur les produits, l'évolution des prix, les événements politiques
ou encore les circuits commerciaux.
DR. ANDREAS BURMESTER : Nous avons connaissance de registres écrits,
manuscrits, datant du XVe siècle. L'un des plus célèbres est celui de
Munich, rédigé en 1488. Puis, au milieu du XVIe siècle, les registres
imprimés apparaissent. C'est pratiquement au moment de la naissance de
l'imprimerie que l'on commence à imprimer ce type de document. Et cela
s'est perpétué jusqu'à nos jours. Les pharmacies sont toujours tenues
de respecter des prix préétablis et on peut consulter leurs tarifs.
Les matières premières des préparations pharmaceutiques étaient importées
du monde entier. De grands importateurs, tels que l'Allemand Fugger, faisaient
venir les produits d'Asie, d'Afrique et du Nouveau Monde. Ils arrivaient
dans les grandes villes commerçantes après un voyage de plusieurs mois.
Deux fois par an, les apothicaires allemands s'approvisionnaient sur les
foires de Francfort ou de Leipzig. La nature et le prix des produits variaient
en fonction du temps de transport, mais aussi d'événements tels que les
guerres ou les catastrophes naturelles.
DR. ANDREAS BURMESTER : L'éventail de l'offre proposé dans les
pharmacies a subi une certaine transformation. Autrefois, les apothicaires
vendaient également des produits d'usage courant, comme du savon ou des
sucreries, par exemple. Et aussi des tisanes, naturellement, comme c'est
encore le cas dans les pharmacies modernes. Ce qui est intéressant, c'est
qu'ils proposaient aussi les matériaux utilisés par les peintres. De nouvelles
sources confirment régulièrement le fait que les apothicaires vendaient
ce type de marchandises. On allait chez l'apothicaire chercher de l'ocre
ou de l'encre.
L'apothicaire fournissait au peintre tout ce dont il avait besoin pour
travailler, des pigments et des colorants aux liants et aux colles, en
passant par les vernis ou tout autre matériau de base. L'apothicaire laissait
à ses clients le soin de mélanger les couleurs de base achetées chez lui.
D'où la singularité des couleurs utilisées par un peintre tel que Albrecht
Dürer. Bien qu'on ignore son secret de fabrication, on a pu néanmoins
identifier les matériaux de base qu'il avait à sa disposition grâce aux
registres des prix des apothicaires, qui nous apprennent aussi pourquoi
certaines couleurs étaient fort peu utilisées. Ainsi, en raison de la
difficulté d'extraction des pigments, le bleu était la couleur la plus
coûteuse.
DR. CHRISTOPH KREKEL : Nous nous sommes rendus dans une ancienne
carrière. Le travail était assez pénible. Les galeries ont une hauteur
d'environ 50 cm et il faut ramper pour y accéder. Cette carrière abrite
encore des dépôts d'azurit bleu mélangé à du grès. Il faut d'abord casser
les grains de pigments bleus, puis les séparer du grès en suivant un procédé
très compliqué.J'ai essayé mais je ne suis pas arrivé à extraire un beau
pigment ! Même en inondant tout le laboratoire ! Ça suppose vraiment une
très grande expérience.Pour chaque couleur que l'on veut étaler sur une
toile, il faut un liant et un pigment, et souvent aussi un stabilisant.
A partir du Moyen Age, on utilisait l'huile de lin, chez nous, dans le
Nord. Le pigment était incorporé à l'huile. C'était une tâche pénible,
et c'était l'apprenti du peintre qui s'en chargeait. Il mélangeait le
pigment et l'huile pendant des heures. Ensuite seulement, on pouvait l'utiliser.
Si certains peintres préparent aujourd'hui encore eux-mêmes leurs couleurs,
comme pouvait le faire Albrecht Dürer, ils se font néanmoins de plus en
plus rares depuis l'invention de la peinture en tube, au début du XIXe
siècle.C'est également à cette période qu'ouvrirent les premières boutiques
de fournitures pour peintres et que les apothicaires abandonnèrent plus
ou moins cette activité. Ils faisaient d'ailleurs le commerce des matériaux
de base utilisés en peinture seulement parce qu'il s'agissait bien souvent
de substances toxiques, dont la vente leur étaient réservée.
De nos jours, les boutiques spécialisées proposent toutes les nuances
de l'arc-en-ciel, prêtes à l'emploi et bien protégées dans leur tube.
La palette de couleurs s'est agrandie, notamment grâce à l'utilisation
de nouveaux pigments de synthèse, et contient désormais des teintes totalement
nouvelles. Mais seuls les registres des apothicaires d'autrefois pourront
nous révéler d'ici quatre ou cinq ans, lorsque le projet de recherche
sera achevé, quels étaient les secrets des vieux maîtres. Nous saurons
alors peut-être pourquoi, en dépit des siècles, leurs couleurs gardent
tout leur éclat.
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