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Archimède   Emission du 12 septembre 2000
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Evaluation

La semaine dernière, nous étions en Loire-Atlantique avec les producteurs de sel de Guérande, les paludiers. Ils s'interrogeaient sur les risques encourus par les marais salants après la marée noire de l'Erika. Nous les retrouvons cette semaine face à des scientifiques qui tentent d'évaluer les conditions dans lesquelles ils pourraient préserver leur environnement et continuer à produire un sel de qualité.

Hubert GROSSEL : En Loire-Atlantique, il y a un site particulièrement sensible, c'est celui du marais de Guérande, marais maritime protégé par la côte sauvage du Croisic, ouvert sur la mer ici par une passe et qui s'alimente, à chaque marée, l'alternance des marées basses et marées hautes, à partir de la mer, cette mer qui vient irriguer l'ensemble du traict qui est ici. C'est ce qui est concerné et qui est occupé par la marée haute. Et ce traict s'ouvre ensuite par des petits canaux, des étiers, des petits canaux maritimes qui viennent irriguer le marais. En bleu clair, ici, on a le traict et qui est entièrement occupé par l'eau de mer à marée montante, à marée haute ; ici, en bleu foncé, on a le réseau des marais salants irrigués à partir de la zone du traict. Les paludiers, ils ont mis en place une série de barrages protecteurs du marais, que l'on voit détaillés ici sur cette carte, qui viennent protéger et fermer chacun des étiers qui alimente le marais en eau de mer lorsque les conditions sont normales.

Après avoir mis en place ces barrages, les producteurs de sel se sont rapprochés de nous : l'IFREMER, pour s'entourer de notre expertise, expertise qui doit mettre en évidence quels sont les risques réels encourus par rapport à la production de sel vis-à-vis des hydrocarbures mais aussi les risques encourus par le marais lui-même en tant qu'écosystème vivant. Par rapport au risque environnemental, notre travail s'est donc attaché, avec d'autres partenaires, à regarder tous les aspects du risque de pollution du marais salant vis-à-vis des aspects sanitaires et environnementaux.

Un comité de suivi, placé sous l'autorité du sous-préfet de Saint Nazaire, doit établir les critères de qualité de l'eau pour une réouverture des barrages. En mai, la direction générale de la santé propose un seuil faisant référence à l'eau potable. Ce seuil est de 200 nanogrammes d'hydrocarbures par litre d'eau.

Alain LE GENTIL : Actuellement, donc au début du mois de Mai, moi, je considère qu'il y a eu un enfin, les décisions qui ont été prises au niveau de, de la préfecture qui, qui nous sont très défavorables puisque dans l'arrêté préfectoral, il est prévu que on peut faire rentrer de l'eau dans le marais salant à condition d'être au dessous du seuil de 200 nanogrammes, ce qui est nettement supérieur à ce qu'on avait avant la pollution par l'Erika

Michel COQUARD : C'est vingt fois la valeur normale.

Alain LE GENTIL : Et puis... C'est vingt fois la valeur normale ?

Michel COQUARD : A peu près vingt fois la valeur normale. On nous autorise à prélever l'eau qui est vingt fois plus contaminée que ce qu'elle devrait être normalement.

Ce seuil de 200 nanogrammes d'hydrocarbures par litre ne pose pas à priori de problèmes sanitaires pour la consommation humaine. Mais une telle concentration pourrait contaminer les marais salants et donc remettre en cause les critères de qualité qui font la renommée du sel de Guérande.
Pour les paludiers, il est primordial de ne pas séparer la qualité du sel et la préservation de l'environnement dans lequel il est produit. Les scientifiques présents au sein du comité de suivi prélèvent de l'eau de mer dans les zones d'alimentation des marais salants.

Ils analysent les HAP, les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques, représentant la fraction la plus toxique des composés présents dans le fuel de l'Erika. Au-delà des boulettes et irisations encore présentes, ces hydrocarbures se retrouvent à l'état invisible sous deux formes principales : Ils sont en partie dissous dans l'eau ou encore associés à des matières en suspension comme, par exemple du plancton, des particules de sédiment ou des microorganismes.

Jacek TRONZYNSKY : Donc, il est important de, d'introduire cette, cette distinction par rapport au problème de la contamination du sel. Pourquoi ? Parce que finalement, au bout du compte, qu'est ce qui constitue le vecteur de la contamination possible ? C'est de l'eau, donc les substances qui sont dissoutes dans l'eau et les argiles éventuellement, donc les matières en suspension, qui entrent en petite partie dans le sel. Finalement, à terme, le sédiment, maintenant, peut devenir la source de la contamination du milieu marin puisque les échanges sont constants. C'est-à-dire c'est les échanges aussi entre la phase sédimentaire, donc particulaire et l'eau qui fait que effectivement, ça constitue le danger de la contamination du milieu marin à l'heure actuelle.

Le laboratoire de physique et toxicologie des systèmes naturels de Bordeaux effectue des analyses en distinguant la phase dissoute de la phase particulaire.

Hélène BUDZINSKI : Quand on considère la teneur acceptable ou pas acceptable en HAP d'un milieu naturel, un environnement, par exemple marin, le problème est assez complexe parce qu'il va falloir prendre en compte différents paramètres. Déjà, le milieu est hétérogène donc on va avoir du sédiment, on va avoir de l'eau, on va avoir du dissout et du particulaire. Donc établir une seule norme, c'est pratiquement impossible. Le compartiment sédimentaire, le sédiment se traitera d'une façon, l'eau sera un autre problème et dans la phase dissoute et la phase particulaire, on n'abordera pas non plus les seuils de la même façon. Donc, c'est c'est déjà un des problèmes qui s'est posé pour établir des seuils. Maintenant, à l'heure actuelle, on n'avait pas, d'un point de vue légal, un seuil réel à proposer par rapport à une eau naturelle. Les seuls seuils que l'on ait concernant la teneur en HAP acceptable concernent les eaux potables.

De son côté, l'IFREMER propose d'établir une valeur de référence de 15 nanogrammes d'Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques par litre d'eau, sur la base de résultats d'analyses d'échantillons prélevés dans la zone côtière de Loire-Atlantique avant le naufrage de l'Erika.

Jacek TRONZYNSKY : Le consensus en ce qui concerne les valeurs de référence n'a pas été trouvé. Effectivement, il y a eu des différents points de vue en ce qui concerne la qualité de l'eau qu'on peut admettre, qu'on peut accepter pour alimenter des marais.

Ces valeurs, proposées pour une réouverture des marais salants dans la situation exceptionnelle de la marée noire de l'Erika, ne doivent pas servir de référence ultérieure pour définir la qualité des eaux du littoral.

Alain LE GENTIL : On a assez tôt défendu une approche qui... Enfin, on n'a jamais parlé de norme ou de ou de seuil ou de choses comme ça. On a plutôt essayé de partir de la situation qu'on connaissait avant cette marée noire et de demander de faire en sorte qu'on la retrouve.

Jacek TRONZYNSKY : Il est, à mon avis, pas acceptable de proposer des normes qui ne prennent pas en compte la réalité du milieu marin, donc il faut absolument que ça soit pris en compte. Sinon, on se retrouve dans la situation dans laquelle, effectivement, on peut avoir des situations où on accepte la contamination massive dans le milieu marin.

A ce stade, le compromis se joue entre une nécessaire alimentation en eau de mer des marais salants et une quantité minimale d'hydrocarbures à y faire entrer. Ces hydrocarbures étant principalement associés aux matières en suspension, l'eau de mer doit être la moins chargée possible lorsqu'elle entre dans les marais.

Les conditions favorables à cette qualité d'eau dépendent de facteurs météo.

Alain LE GENTIL : Si on prend de l'eau dans des conditions de comme aujourd'hui, des conditions climatiques correctes, donc pas coups de vent, etc bon, on a des concentrations de matière en suspension dans l'eau qui sont faibles et donc, bon, à priori c'est acceptable disons, mais euh Voilà, quoi, c'est C'est un compromis, c'est une gestion de crise avec les moyens qu'on a.

Bien que les paludiers aient décidé de ne pas produire de sel cette saison, début juillet, ils sont contraints de faire entrer de l'eau dans les marais pour éviter l'assèchement des bassins, ce qui provoquerait des dégâts irréversibles. N'entre donc dans les marais qu'une faible quantité d'eau, nécessaire à leur équilibre. Le risque d'une entrée importante d'hydrocarbures aromatiques polycycliques est donc limité.

Alain LE GENTIL : Donc, nous avons pris cette décision tout en, tout en prenant la précaution, donc, de filtrer l'eau qui rentre à l'intérieur du marais. Elle est filtrée grâce à ce système, là, qu'on voit ici, qui permet de retenir la partie visible de la pollution. Devant ce filet, il y a deux barrages, si on peut appeler ça comme ça. L'un est constitué par un filet à civelle qui est posé sur le fond de l'étier et qui permet de retenir les boulettes qui pourraient éventuellement rouler sur le fond et devant, encore plus en avant, il y a un filet pour retenir les algues. On voit très bien d'ailleurs l'efficacité de ce filet anti-algues. Et puis derrière, à l'intérieur de l'étier, y a un quatrième système de filtration qui est constitué par un tapis absorbant fixé à l'intérieur d'un filet et qui flotte à la surface de l'eau sur l'étier. C'est une filtration qui a pour objectif uniquement de retenir les parties visibles de la pollution. C'est-à-dire qu'on sait très bien qu'avec cette filtration-là, on ne retient pas ce qui est dissous dans l'eau et également ce qui est enfin, les hydrocarbures qui sont fixés sur les matières en suspension qui sont dans la colonne d'eau.

Se pose alors la question du devenir des hydrocarbures à l'intérieur des marais.

Alain LE GENTIL: Il ya trois hypothèses actuellement sur l'éventuel devenir des hydrocarbures dans le marais salant. C'est soit une fixation sur le sédiment dans les vasières, soit une, une dégradation par différents phénomènes : soit l'action de la lumière ou l'action de certains microorganismes. Et la troisième, le troisième devenir possible, c'est que les hydrocarbures dissous restent sous forme dissoute dans l'eau auquel cas, quand on évacuera cette eau à l'automne, ils seront donc évacués du système marais salant à la mer. Donc, voilà, on va installer un Enfin, on a déjà fait des premiers prélèvements. Y a un suivi qui est prévu sur tout l'été jusqu'au mois d'Octobre pour évaluer un petit peu le, l'évolution des hydrocarbures à l'intérieur du marais salant.

Ce programme s'attache notamment à suivre la dégradation des hydrocarbures aromatiques polycycliques par les bactéries abondantes dans les marais salants de Guérande. Il permettra ainsi d'observer les éventuels phénomènes de réhabilitation naturelle face à ce type de pollution.

  © 1998 ARTE G.E.I.E