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Archimède   Emission du 3 octobre 2000

  

Sur la piste des enfants


Il y a 12000 ans, cette vallée de l'Ariège servait de pâturage à de grands troupeaux de bisons. Le climat était beaucoup plus froid, des petits groupes de chasseurs cherchaient refuge dans les grottes de ces massifs calcaires.

Certaines sont très connues de nos jours, comme Niaux et le Mas d'Azil. d'autres restent cachées derrière ces éboulis. Toute découverte de caverne préhistorique est l'occasion d'élargir notre compréhension, encore très vague, des magdaléniens. Les peintures et les gravures en sont l'approche la plus édifiante, mais de plus en plus les préhistoriens considèrent une grotte comme une surface sensible au moindre passage. Chaque recoin doit être observé, préservé, analysé et avant tout respecté.

Michel A. Garcia (CNRS MAE Nanterre) :

"Je m'appelle Michel Garcia. Je suis ichnologue. L'ichnologie est la science des traces, en particulier celles laissées par l'homme préhistorique au plus profond des cavernes. La grotte de Fontanet que nous allons visiter, a été découverte en 1972 par le spéléologue Luc Vhal. Ce fut un évènement véritablement historique pour l'ichnologie car grâce aux précautions qui ont été prises dès la première exploration sont conservées de multiples empreintes de pieds, de mains, de dessins ponctués au sol datant de plus de 12000 ans. La cavité a été occupée très peu de temps par les paléolithiques, un éboulis est venu par la suite en interdire l'accès. C'est un véritable instantané de la vie des Magdaléniens que j'ai eu la chance d'étudier avec le docteur Pales, précurseur de l'ichnologie humaine dans les cavernes.

Apparaissent les premières traces sur le sol, ce sont des ponctuations faites avec le bout du doigt, des cupules de taille importante, d'environ cinq centimètres de largeur, toujours des ponctuations faîtes avec le bout du doigt, d'autres ponctuations faites cette fois -ci peut-être avec un petit objet. Là, il s'agit de dépressions toujours faites avec le bout du doigt qui ont brisé le revêtement de compression sur de l'argile molle. Cet endroit situé après un passage bas marque le début des longues séries d'empreintes humaines ; on voit ici cette empreinte de pied accompagné d'une série de ponctuations. La grotte à cet endroit est particulièrement belle. La compression noire s'y oppose à des grandes plages blanches ou ocres. Sur des massifs argileux, un tout petit enfant a laissé ses empreintes, essentiellement de mains.

Cette plage d'empreintes est particulièrement remarquable, on y trouve non seulement des traces de l'enfant qui s'appuie sur ses mains mais également les traces d'un renardeau vraisemblablement un renard polaire, un Isatis, qui accompagne tout au long ces empreintes d'enfants, ici l'enfant a dérapé, s'est réappuyé sur la motte d'argile, il a laissé l'empreinte de ses 5 doigts, il a continué, il dérape un petit peu sur une argile qui est très molle, maintenant elle est compressionnée on a des surfaces qui sont beaucoup plus dures, un peu plus loin il a encore dérapé et s'est appuyé avec sa main gauche sur l'argile, cette fois-ci, 4 doigts seulement ont marqué ; et le renard continue, ses empreintes bien individualisées de sa patte avant et de sa patte arrière ; voilà une patte arrière de renard. Nous arrivons dans la partie terminale de la grotte, cette galerie a été entièrement équipée au moyen de passerelles de façon à préserver totalement les sols et cela pratiquement dès la découverte. L'étude en a été rendue facile et ainsi on peut accéder à ces magnifiques empreintes de pieds humains qu'on trouve par dizaines dans cette zone.

Empreintes de pieds.
On trouve essentiellement dans les grottes des empreintes d'enfants ; ceci est lié au fait que les enfants vont aux endroits où les adultes ne vont pas ; ils s'écartent du droit chemin en quelques sortes ; ici, les enfants ont certainement séjourné un certain temps, ils y ont peut-être joué, ils s'y sont peut-être envoyés des boulettes d'argile, pourquoi pas ? Là, magnifique empreinte de main ; ces orteils parfaitement indivisualisés ; une espèce d'image de la vie passée que nous raconte ce livre d'argile. Sur cette plage par exemple où on voit de remarquables traces de pied ; apparaissent soudain des empreintes de doigts. Ce pied magnifique a été vu pratiquement dès la découverte. Ces traces fortuites ou volontaires laissées en quelques instants par des enfants et des animaux, prennent une dimension extraordinaire pour nous qui les découvrons pour ainsi dire intactes après 12000 ans. Au-delà de l'émotion et des histoires qu'elles suggèrent, il s'agit pour le scientifique de les relever aussi fidèlement que possible pour pouvoir les étudier en laboratoire.

Lorsqu'on étudiait les empreintes dans une grotte on voyait le bel élément, le beau pied qui apparaissait comme dans la grotte de Cabrerets ou de Pêche Merle, on détourait ce pied, et on en faisait un moulage, un moulage en plâtre qui souvent d'ailleurs détruisait le sol environnant ; alors le docteur Pales a décidé de faire ... des... dans les grottes des moulages pratiquement exhaustifs des plages qui pouvaient être moulées et donc à ce moment là, il m'a demandé de mettre au point un méthode non vulnérante, qui n'agresse en aucun cas les sols pour faire des relevés les plus grands possibles pour que l'ensemble du sol soit complètement pris en compte par le relevé, par le moulage qui sera finalement une image en relief des creux qu'on a sur le sol, c'est à dire qu'on va avoir une véritable image du vivant. Alors, lorsque l'on a sorti ce moulage en élastomère de silicone, c'est-à-dire une matière très souple, qui peut donc passer par les endroits les plus petits dans la cavité, et c'est une des raisons pour lesquelles on a employé cette technique, lorsqu'on a mis au grand jour cette plage d'empreintes, notre surprise a été extrêmement grande de voire apparaître en plus des empreintes de pieds, des empreintes de mains ; ici, on a par exemple la face dorsale d'une main droite dont on voit l'index, le médius, et l'annulaire et également l'auriculaire. Et à côté, et ça c'est également extraordinaire, on voit l'appui de la face dorsale de deux doigts dont on voit les ongles et également la façon même dont sont taillés les ongles et on voit bien, on peut mesurer comme si il s'agissait du vivant ces doigts et on s'aperçoit qu'il s'agit là encore de doigts de jeune adolescent. Ce pied paraît gigantesque par rapport aux autres pieds d'adolescents qu'on rencontre dans la cavité. En fait, il s'agit de la superposition d'un pied droit dont on voit ici le talon par l'avant-pied d'un pied gauche dont on voit ici la boule bien dessinée ainsi que les orteils et l'ensemble constitue une figure qui pourrait vue de loin effectivement peut être considérée comme celle d'un pied unique. Alors, voilà encore en quoi le moulage peut permettre de discriminer car ici on voit très nettement le bord externe du pied opposé à ce bord externe de ce pied gauche.

Bon alors, un autre avantage justement du moulage, c'est précisément de pouvoir avoir une idée très claire, très précise de, des actions sur les sols. Avec le doigt, l'individu a fait une espèce d'ovale lorsque l'argile était très molle donc le doigt s'est enfoncé, la pulpe du doigt est tout à fait perceptible et lorsque le sol était recouvert d'une légère couche de calcite, cette calcite sous la pression du doigt s'est fracturée en, dans des formes polygonales mais on voit très bien les zones d'appui de ce doigt. Donc on peut imaginer que lorsque les paléolithiques sont passés ils ont remarqué un objet qui était planté vraisemblablement un os, et l'on peut bien isoler les éléments qui se trouvaient à l'extérieur par cette petite couronne de ponctuation et à mon sens, là on est dans ce qui apparaît être la règle à Fontanet c'est-à-dire que ces, ce qui a souvent été interprété comme des signes ne sont en fait que des marques en quelques sortes topographiques.

Là, cette première empreinte ici que l'on voit dès le début lorsque le docteur Pales l'a observée, il a pensé qu'elle pouvait être chaussée, chaussée avec un tissu souple, une chaussure du type mocassin parce que les doigts ne sont pas du tout individualisés et se sont imprimés dans une calcite qui était encore suffisamment meuble et si les doigts avaient été nus, ils se seraient parfaitement distingués les uns des autres. Deuxième particularité donc de cette remarquable empreinte, c'est cet élément, alors cet élément, à mon avis, alors c'est effectivement mon opinion, n'est pas un signe qui pourrait s'apparenter à certains signes qu'on retrouve dans la préhistoire sur les parois des cavernes accompagnant des œuvres pariétales. Ce qu'on peut raisonnablement penser, c'est qu'il s'agit là encore comme dans un autre moulage où un objet fiché dans le sol a été entouré par une espèce de couronne de points, là encore ces petites empreintes inorganisées sont entourées d'une périphérie elle très bien organisée faite d'un même jet dirons-nous par l'index d'une main, encore une fois une main d'enfant. Bon l'idée qu'on pourrait avoir d'un enfant jeune qui s'égarerait dans la grotte, il faut bien entendu raconter de temps en temps des histoires, c'est vrai, et c'est vrai qu'il y a un tout petit enfant dans la grotte et c'est vrai que ces doigts correspondent à des empreintes de doigt d'un tout petit enfant et on peut imaginer que des autres enfants plus âgés aient en quelques sortes recherché un jeune qui se serait peut-être un peu égaré dans la cavité.

Ces empreintes réunies sur un même moulage sont tout à fait fascinantes, là on a en quelques sortes le développé de deux pistes puisqu'il s'agit d'une piste animale et d'une piste humaine ; on aperçoit les quatre pelotes des coussinets d'un isatis, un renard polaire, ensuite on a cette superbe main d'un très jeune enfant avec surimposée l'empreinte toujours du petit isatis qu'on va retrouver ici ; alors, est-ce que l'on peut dire qu'il y a réellement concomitance de la présence de l'enfant et de celle de l'animal, en fait là on est dans les limites de la chronologie que l'on peut obtenir grâce à l'ichnologie, c'est-à-dire que l'on a une empreinte animale ici qui vient se superposer à une empreinte humaine en conséquence on sait déjà que l'animal est passé après l'enfant mais en fait on a également d'autres superpositions dans cette grotte où là c'est l'inverse c'est-à-dire que c'est l'enfant qui est surimposé à l'animal ; en conséquence, on peut bien dire là qu'il y a réelle concomitance de la présence de l'animal et de l'enfant. Est-ce que l'on peut s'autoriser à dire qu'il s'agissait de l'animal de l'enfant, ça c'est autre chose. "

 

Ces traces qui semblent dater d'hier nous invitent à imaginer une petite histoire d'il y a 12000 ans, à reconstituer les corps qui ont fait ces empreintes, à retrouver une intimité avec ce qu'on appelle nos origines obscures. Ici, un petit groupe de magdaléniens est venu s'abriter, manger, peindre ou graver, en laissant les enfants vaquer à leurs jeux et leurs explorations. Il est difficile de savoir si nous arriverons un jour à pénétrer l'esprit de cette humanité d'avant l'écriture. En tous cas, ces traces sont l'occasion de mieux les connaître, de les démystifier par certains côtés, et de rendre d'autant plus hommage à l'intérêt et à l'émotion que leur moindre signe éveille chez nous.

  © 1998 ARTE G.E.I.E