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Archimède   Emission du 3 octobre 2000
  

Portrait : Alain Connes

Alain Connes est mathématicien.
Il a obtenu la médaille Field, l'équivalent du Prix Nobel pour les Mathématiques, en 1982. Il est professeur au Collège de France et chercheur à l'IHES.
Il aime la sérénité que procure les longs calculs algébriques.

Alain Connes : Un mathématicien est chaque jour confronté d'une certaine manière à sa solitude, c'est vrai et ça fait partie de son travail
Ce n'est pas un choix, ce que je veux dire c'est qu'on ne s'est pas à un moment donné posé la question de savoir est-ce que c'était plus intéressant de travailler comme ça ou pas, non ! J'ai fait longtemps partie d'une équipe de foot, je n'étais pas du tout solitaire, au contraire, j'avais, et j'ai toujours, un tas de copains et j'ai beaucoup de facilités sociales justement à m'intégrer dans une équipe ou quelque chose comme ça, ce n'est pas du tout le problème, pas du tout.
C'est-à-dire que en mathématiques pour vraiment chercher, pour vraiment trouver quelque chose d'original, il faut être seul. C'est pas du tout face à vous même, vous vous trouvez face au continent mathématique, ça il faut le comprendre, on est pas du tout face à soi même, on est face à quelque chose d'autre, face à quelque chose qui est autre à soi-même justement, qui est une réalité extérieure et contrairement à ce que disent certains biologistes, si vous voulez, c'est pas du tout uniquement quelque chose qui se passe dans le cerveau, non, on contemple quelque chose qui est extérieur, on se bat avec quelque chose qui est extérieur, il y a une résistance dans cette réalité mathématique, si vous voulez, qui est colossale et qui fait qu'on se heurte à elle et que justement on se débrouille pour essayer de passer à travers des passages très difficiles à l'intérieur de cette réalité donc, si ça en a évidemment de l'extérieur l'aspect, ce n'est pas une forme de solitude, on n'est pas du tout seul, on n'est pas du tout seul avec soi même, on est face à cette réalité, et ça c'est une évidence concrète.

Il y a une incroyable présence de l'intuition, il y a une incroyable présence de ce que l'on appelle en anglais " hunch " c'est-à-dire si vous voulez du fait que l'on sent qu'il y a quelque chose qui est présent et qu'on essaie de l'attraper, et ça c'est pas vraiment rationnel, c'est quelque chose qui implique des sentiments si on veut, qui font partie de la vie réelle, pas du tout quelque chose de sec, de desséché abstrait et tout ça, pas du tout.

Je comprendrais beaucoup plus facilement que le côté solitude soit plus pénible en art, pour la raison simple si vous voulez que l'art doit être sanctionné par l'approbation d'un large public pour que la beauté, enfin ce qui est censé être la beauté, soit appréciée. A l'inverse, en mathématiques, la sanction, c'est l'effort lui-même, c'est d'avoir trouvé ou pas et ça, personne ne peut nous le voler c'est impossible, c'est-à-dire que lorsqu'on a trouvé quelque chose qui sort de l'ordinaire, le plaisir qu'on a au moment où on le trouve se suffit par lui-même, c'est tout, et il ne demande pas de sanction par la société, ça, on n' en a rien à faire finalement.
Mais bon il y a quelque chose de très spécifique aux mathématiques, c'est justement cette espèce d'intemporalité, cette espèce de permanence si vous voulez, qui bat tout ce que je connais à l'extérieur et qui est un espèce de refuge. C'est vrai que c'est un refuge, c'est-à-dire que si on traverse des moments pénibles dans l'existence matérielle quotidienne, il y a deux options, l'une c'est de lire Sénèque, et l'autre, justement, c'est de se réfugier dans les mathématiques, et les mathématiques ont quelque chose d'extraordinaire pour ça, elles ne changent pas, elles n'ont pas bougé, elles ont cette force incroyable par rapport au réel extérieur. On essaie toujours de comprendre, il y aura une réponse qui sera donnée à chaque instant qui sera toujours plus affinée, il y a des moments où elle se simplifie, où elle se cristallise, elle devient beaucoup plus simple.
Est-ce qu'il existe une réponse définitive ? Non, sûrement pas. Je veux dire que de toute façon la nature est une source infinie d'informations, de même que les mathématiques donc il n'y a pas de mot de la fin, bien sûr. Il n'y a pas de mot de la fin, ça c'est bien évident ! Ca je crois qu'on l'a compris depuis longtemps…

  © 1998 ARTE G.E.I.E