| Retour | Archimède cette semaine | Archives | Tout savoir sur Archimède | Science Actualités |
![]() |
Emission du 10 octobre 2000 | |
![]() |
Ötzi l'homme des glaces Souvenez vous, la semaine dernière nous sommes allés dans la petite ville de Bolzano, capitale de la province autonome italienne du sud Tyrol, dans les Alpes près de l'Autriche, visiter un musée archéologique assez particulier. Le musée archéologique du sud-tyrol. Dans sa boutique de souvenir,
on y trouve une multitude d'objets, toujours à la même effigie : c'est
Ötzi, l'attraction du musée, pour laquelle des milliers de personnes font
le déplacement chaque année. Ötzi est la momie d'un homme parfaitement
conservé dans un glacier pendant plus de 5000 ans. C'est le plus ancien
vestige humain jamais découvert dans un tel état de conservation. Il n'a
jamais été décongelé et ne devra jamais l'être pour continuer à être préservé.
La semaine dernière, nous vous avons montré le dispositif technique mis
en Œuvre à Bolzano pour le conserver. Walter Leitner : Je voudrais commencer par une petite histoire. Il y a environ 5300 ans un homme assez âgé et malade utilise ses dernières forces pour escalader le col de Tiesen, situé à environ 3200 mètres d'altitude dans les Alpes tyroliennes. Il arrive en haut lourdement chargé, avec sur lui de nombreux outils et de nombreuses armes... Il arrive au col complètement épuisé. Soudain un orage éclate. L'homme s'abrite au creux d'un rocher, il s'endort et meurt de froid. Le corps a été découvert accidentellement le 19 septembre 1991 dans les Alpes, à la frontière entre l'Italie et l'Autriche, par un couple de randonneurs de haute montagne. Il était bloqué dans un glacier de l'Ötztal, ce qui lui a valu son nom : Ötzi. Alertés, les secours de haute montagne l'ont dégagé, pensant qu'il s'agissait d'un cadavre récent, datant de moins de 100 ans, rejeté par le glacier. Le corps d'Ötzi a été ensuite transporté à l'Institut Médico-légal d'Innsbrück, l'endroit le mieux équipé de la région. Konrad Spindler, archéologue : Le lendemain matin, le docteur Henn m' a appelé de son Institut pour me dire qu'il s'agissait d'un cadavre conservé dans la glace tout à fait particulier et il voulait savoir si je désirais y jeter un coup d'œil. Quelle question ! Je m'y suis rendu et j'ai vu ce cadavre ainsi qu'une partie de son équipement dans la salle de dissection de l'institut médico-légal. Les collègues du Dr Henn avaient déjà le scalpel à la main et étaient sur le point de le disséquer. Je leur ai demandé d'arrêter, j'ai regardé cet homme et je leur ai dit qu'il avait au moins 4000 ans et peut-être beaucoup plus. Lorsque les datations ont confirmé l'extraordinaire ancienneté du cadavre, il a été confié au Dr Gaber, directeur de l'institut de pathologie de l'université d'Innsbrük, pour y être conservé et étudié. Othmar Gaber, médecin anatomiste : Les chambres froides de notre Institut, que vous voyez ici, sont au nombre de deux et elles ont été adaptées. Le problème majeur étant de conserver ce cadavre dans l'humidité car l'humidité de la glace est de 100%. Et ce sont ces 100% d'humidité qui empêchent les cellules du corps de se dessécher complètement. La momie a donc été conservée dans deux couches successives de glace pilée séparées par des linges stériles et étanches. Afin que le corps ne dégèle pas, ce qui aurait entraîné sa décomposition, les examens pratiqués ne devaient jamais excéder 20 minutes. L'ensemble des analyses a permis de répondre à plusieurs questions, comme de connaître l'état physique de cet homme avant sa mort. Des prélèvements osseux ont permis de déterminer qu'il avait 40 ans lorsqu'il est mort. Des examens morphologiques et radiologiques ont complété ces études. L'homme mesurait un mètre soixante, pesait environ 45 kilos et avait une morphologie plutôt athlétique. O. Gaber : Nous avons trouvé de l'arthrose au niveau des articulations des pieds. Mais l'homme des glaces a également sur le côté droit des récentes fractures de côtes. Et on ne sait pas vraiment s'il s'est fracturé les côtes de son vivant ou bien si cela a eu lieu seulement après sa mort. On a donc affaire à un homme plutôt vieux pour l'époque, avec une arthrose plutôt normale pour un montagnard mais avec des côtes cassées, ce qui aurait été très handicapant pour monter à plus de 3000m. Mais à part ça, il s'agit d'un type plutôt ordinaire. Konrad Spindler : L'homme des glaces, Ötzi était un homme comme vous et moi. Si on lui mettait aujourd'hui un costume de ville et si on l'envoyait à l'Université, il n'attirerait pas l'attention. On peut maintenant se poser la question des relations entre Ötzi et son environnement. La haute montagne était-elle son milieu habituel ou était-il là exceptionnellement ? Des vestiges souvent bien conservés de son équipement, retrouvés près du corps, ont permis de reconstituer la façon dont il était habillé. Angelika Eleckinger, archéologue : Concernant son équipement et ses vêtements, nous pouvons dire qu'il portait un manteau d'herbe. Il lui servait certainement de protection contre la pluie et était fait d'herbes des marais des Alpes. Sous ce manteau d'herbe, il portait un manteau de fourrure en peau de chèvre. Il portait également un pantalon en peau de chèvre comme nous pouvons le voir ici. Il s'agit de deux jambières qui sont attachées à la ceinture par une sorte de porte-jarretelles. Les chaussures, elles aussi, font partie de ses vêtements. Le dessus est fait de cuir de cerf et les semelles sont en cuir d'ours. Du foin servait de doublure et d'isolation thermique. Comme couvre-chef, l'homme des glaces portait un bonnet de fourrure d'ours avec des petits cordons qui pouvait se nouer sous le menton. Ces vêtements, bien chauds, étaient donc parfaitement adaptés à la haute montagne. Et si l'on ajoute les armes qui ont été trouvées : un couteau, une hache et un arc, des outils et même les champignons médicinaux retrouvés à sa ceinture, on constate qu'Ötzi était parfaitement préparé pour effectuer de longs séjours en montagne. K. Spindler : Tout cela nous apprend que l'homme était parti pour longtemps. Il faut cependant faire une réserve, car son arc et ses flèches n'étaient pas terminés. L'homme des glaces était en train de les fabriquer durant son séjour en montagne. Il semble donc que son équipement n'était pas tout à fait complet au moment où il a trouvé la mort. Ce qui soulève de nouvelles questions : que faisait-il là ? et d'abord d'où venait-il ? Et où allait-il ? Un élément de réponse nous vient d'une bien curieuse manière, en allant chercher des indices à l'intérieur de l'intestin d'Ötzi, par prélèvements endoscopiques. L'intestin ne contient pas seulement des restes de céréales et des restes de nourriture, mais aussi des grains de pollen, originaires de la région où l'homme des glaces se trouvait juste avant sa mort. Klaus Oeggl, botaniste : Ce que nous pouvons dire et ce qui est vraiment frappant, c'est que l'intestin contient beaucoup de pollen de hêtre. C'est une espèce qui n'existe qu'au sud des Alpes. La présence du pollen de hêtre est ainsi la preuve que l'homme des glaces est originaire du sud des Alpes. K. Spindler : Nous pensons aujourd'hui qu'il habitait dans le Vinschgau, dans le sud du Tyrol, donc dans la partie supérieure de la vallée de Etsch. Une indication en est, par exemple, la tête d'une flèche qui est faite de troène, une espèce de bois très rare et qui n'existe à l'état sauvage que dans le sud du Tyrol. Mais l'analyse des microscopiques grains de pollen de hêtre a réservé une autre surprise. On s'aperçoit qu'ils sont restés intacts, même à l'intérieur des cellules, ce qui est très rare. Cela prouve qu'Ötzi les a ingérés juste après la floraison. Comme le hêtre fleurit de mai à juin dans cette région, il semble donc que l'homme des glaces soit mort à la fin du printemps. Donc l'homme des glaces venait d'une vallée du sud, et il était en train de gravir la montagne au début de l'été. Mais pourquoi ? Avait-il une mission particulière ? Ce qui amène logiquement à se demander quelle était sa place dans la société de l'époque, et quelle vie sociale il pouvait bien avoir. Là encore, ce sont des prélèvements dans l'intestin de la momie qui apportent un premier élément de réponse. Si nous regardons les restes de végétaux trouvés dans l'intestin, nous voyons que les céréales représentent 75%. Les différences des tailles de ces restes nous renseignent sur les préparations du dernier repas d'Ötzi. Ici, les fragments de petite taille dominent clairement, ce qui indique que les graines de céréales avaient été moulues. K. Oeggl : On peut donc en déduire que son dernier repas était probablement une sorte de pain. W. Leitner : Cela signifie qu'il a dû se trouver quelque part dans son village qui cultivait des céréales et qu'il est parti ensuite vers l'endroit de sa mort, vers les Alpes. Les coutures parfaitement régulières des vêtements d'Ötzi attestent aussi son appartenance à une communauté. Elles contrastent avec des réparations beaucoup plus grossières qu'il a sans doute effectué lui-même. W. Leitner : Il est donc évident qu'il existait déjà des couturières et des couturiers professionnels capables de fabriquer ces vêtements. Enfin, il y a sa hache, dont la lame est en cuivre, ce qui prouve qu'il avait accès à des techniques métallurgiques. W. Leitner : La grande question est de savoir dans quelle mesure cette hache était un symbole de prestige et était emblématique du statut de l'homme des glaces. Est-ce qu'elle le désignait comme étant une personnalité importante ? Car à cette époque, ce genre de hache était particulièrement rare. Il semble donc qu'Ötzi soit parti d'un village quelque part dans la vallée de l'Hecht pour monter jusqu'au Col de Tiesen à 3200 mètres d'altitude. Il possédait un bel équipement, adapté à la vie en montagne, mais pourtant incomplet. Il était peut-être blessé. Par ailleurs, les études de pollen effectuées sur le site qu'il a atteint, attestent que la région servait de pâturage d'été depuis longtemps. Ötzi a donc emprunté un parcours déjà connu, à une époque de l'année où les troupeaux sont généralement menés dans les alpages. Certains en déduisent donc qu'il aurait pu être berger. Mais tout le monde n'est pas d'accord. A. Eleckinger : Nous avons trouvé très peu de poils d'animaux sur ses vêtements. ce qui va à l'encontre de cette hypothèse. S'il avait été constamment en contact avec ces animaux, nous aurions dû trouver beaucoup plus de traces de poils. W. Leitner : On peut aussi se demander dans quelle mesure un berger était susceptible de posséder une hache en cuivre aussi précieuse. Et on peut même se demander s'il s'agissait d'un chasseur. Personnellement, je n'y crois pas vraiment car son équipement, l'arc et les flèches, était incomplet. Il est vrai qu'un berger sans troupeau et un chasseur sans armes, cela peut sembler douteux. Mais alors que pouvait être Otzi ? Une sorte de passeur qui faisait du troc ? Pourtant on n'a retrouvé aucune marchandise avec lui. W. Leitner : Certains pensent qu'il pouvait être chaman. Cette interprétation me paraît plus plausible. Elle vaut la peine qu'on y réfléchisse. Il accomplissait peut-être une mission sacrée, il allait voir les dieux des montagnes et il leur apportait peut-être une offrande. K. Spindler : L'homme des glaces n'a certainement pas été un chaman. Ses vêtements et son équipement étaient tout à fait normaux. Ils correspondaient à ceux d'un homme qui monte dans les hautes montagnes pour y accomplir une tâche importante pour sa communauté. Il s'agissait d'accompagner les troupeaux pour qu'ils soient nourris d'une manière optimale pendant l'été. Et là manifestement on tourne en rond ! D'autres hypothèses sont donc nécessaires. K. Spindler : Il se pourrait qu'il y ait eu, juste avant sa mort, un affrontement, une lutte ou une catastrophe au cours duquel il se serait blessé. Je pense aux côtes fracturées sur la partie gauche de son torse, qu'il s'est cassé peu de temps, au maximum quelques semaines, avant sa mort... et que cela pourrait être également la raison de sa fuite. Il n'a pu sauver qu'une partie de son équipement et il s'est enfui dans la montagne avec le piètre équipement qui lui restait. O. Gaber : Les fractures des côtes sur le côté droit n'ont pas été causées par une force extérieure, par une lutte de son vivant, mais c'est tout simplement la pression de la glace -il s'agit là de plusieurs tonnes de glace- qui a causé ces fractures. C'est pour cela que je ne peux pas croire à cette théorie de la catastrophe. Pourtant l'hypothèse d'une catastrophe ou d'une bagarre est séduisante. Mais elle s'écroule si les côtes se sont cassées après la mort, ce qu'une analyse en cours déterminera bientôt. Heureusement, il est un aspect de la personnalité d'Ötzi qui d'ores et déjà fait consensus et constitue probablement la découverte la plus étonnante faite sur la momie : ce sont ses tatouages. W. Leitner : Les tatouages font partie des grands mystères de l'homme des glaces car ils sont uniques pour cette époque. Ce sont les tatouages les plus anciens que l'on connaisse. E. Egarter : Ce sont des tatouages que l'on voit sur tout l'organisme. Celui-ci est un tatouage très visible sur la région malléolaire. Trois bandes sur cette zone si importante et si souvent sensible à des traumatismes. Ici, toute une série de tatouages dans cette position, le long de la colonne vertébrale. Ces tatouages que vous voyez là, sur la partie interne de la jambe, sont formés de trois bandes. Les tatouages ne sont pas des tatouages de type décoratif, mais ils sont de type médical. Il y a d'autres tatouages qui peuvent être vus ici, justement sur la zone du genou et cette position est typique du point de repère de l'acupuncture pour le ménisque. Ce sont probablement des points de repère pour une espèce d'acupuncture préhistorique. Et si cette hypothèse est vraie, il faudrait réécrire l'histoire de la médecine relative à l'acupuncture. K. Spindler : Un médecin d'aujourd'hui mettrait 80% de ses aiguilles là où l'homme des glaces a ses tatouages. Il s'agit donc d'un résultat très intéressant, très exaltant. Et la technique de l'acupuncture est donc grâce à cette découverte beaucoup plus ancienne qu'en Chine. On a donc, à l'origine, utilisé les tatouages pour pratiquer l'acupuncture dans ce qui ressemblait à une séance magique. Et ceci avait certainement un grand effet placebo comme c'est encore le cas aujourd'hui entre les acupuncteurs et leurs patients. Alors qui était réellement Otzi ? Que faisait-il dans cette montagne ? Il y a des chances que la momie conserve encore longtemps son secret avec elle dans son glacier artificiel du musée de Bolzano. Mais une chose est sûre, il s'agit du plus vieil être humain connu à ce jour à avoir employé ce que l'on appelle aujourd'hui les médecines parallèles. |
| © 1998 ARTE G.E.I.E |