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Archimède   Emission du 31 octobre 2000
  

Moisissures

Le temps fait subir aux livres de nombreuses dégradations dont la principale est celle occasionnée par les moisissures, ces microscopiques champignons qui rongent inexorablement le papier, l'encre et de nombreux ornements.

A Paris, au Centre de Recherche sur la Conservation des Documents Graphiques, la biologiste Malala Rakotonirainy est en contact avec les bibliothèques publiques et les archives pour expertiser leur contamination par des champignons.

En liaison avec l'une d'entre elles, elle propose de s'y rendre dès le lendemain et commence à préparer son matériel.

Malala Rakotonirainy : On va commencer par préparer un milieu de culture pour demain euh c'est un milieu à base de malt-agar. Malt pour le milieu nutritif qui servira de croissance pour les champignons et de l'agar pour gélifier notre milieu de culture. Alors l'agar c'est un gélifiant qui a été purifié à partir d'algues et c'est exactement le même gélifiant que vous avez dans vos gâteaux pour préparer les desserts.

Le malt mélangé avec le agar est le milieu de culture le plus classique, utilisé par les microbiologistes du monde entier pour le développement de toutes les espèces de champignons.

Le milieu de culture est versé dans des boîtes de pétri. Elles vont permettre de recueillir les moisissures.

Plus d'une centaine de boîtes sont nécessaires à l'expertise sanitaire d'une bibliothèque.

En se rendant sur place, muni de ses boîtes, le chercheur veut répondre à deux questions quelles sont ces moisissures, et combien sont-elles ?

Malala Rakotonirainy : Alors je vais vous montrer ce que je vais faire dans votre bibliothèque, les différents types de prélèvement, comme ça on va pouvoir quantifier par heure ou par minute le nombre de spores qui peut tomber sur vos surfaces.

Florence Carneiro : Il y a quelques manuscrits persans et arabes qui m'inquiètent un petit peu.

Malala Rakotonirainy : Mais la réserve n'a pas pris d'eau ?

Florence Carneiro : Non! Il n'y a jamais eu d'eau dans la réserve et pourtant il y a des ouvrages qui sont touchés de moisissures. Je les ai mis là, à part dans des enveloppes pour éviter de contaminer les autres, et donc, voilà...

Malala Rakotonirainy : Montrez moi ça... Ouh là là, effectivement ça a pris l'eau... évident, sur ce livre en tout cas.

Florence Carneiro : Alors ça c'est un manuscrit persan de luxe avec un encadrement surligné d'or, c'est quand même...

Malala Rakotonirainy : Alors là il y a pas de doute, c'est bien des moisissures.

Florence Carneiro : Celui-ci m'a l'air moins touché...

Malala Rakotonirainy : Ah oui mais quand même on voit des tâches (oui,oui) voilà, ha ben voilà...(ha oui, oui...) Il est dans un état pitoyable, vraiment!

Florence Carneiro : Et celui-ci ne vaut guère mieux. L'aménagement des locaux en bibliothèque date pour une partie des années 20 et pour la plus récente des années 80. Mais aujourd'hui, la détérioration de la toiture et des gouttières provoque de nombreuses infiltrations d'eau. Or l'humidité est l'un des principaux agents de développement des moisissures.

Florence Carneiro : L'isolation qui n'a qu'une vingtaine d'années se détache du toit dans tous les sens mais isolation ou pas, de toute façon, on a un problème de fenêtres aussi puisqu'elles sont neuves celles-ci, elles ont une vingtaine d'années, mais elles ont été mal montées sur un cadre ancien et quand il pleut, il y a des seaux, ça tombe abondamment quand il y a eu une bonne pluie.
Au troisième étage, nous avons des problèmes graves d'infiltration d'eau par les murs qui recouvrent abondamment le sol. Nous avons surélevé les ouvrages, là, sur les chariots toute cette série-là que vous voyez là, pour les éloigner de la source d'humidité. Alors l'eau vient de ce mur-ci comme vous voyez les taches brunes et au-dessus y a du salpêtre. Donc, les ouvrages que j'ai mis de côté sont, j'en ai mis trois, c'est un ouvrage imprimé à Venise en grec au 18ème siècle en beau papier.

Malala Rakotonirainy : Ah oui effectivement on voit bien la moisissure a complètement détérioré le livre en plus de l'humidité qu'il y a eu dessus donc c'est pour ça qu'on a ce trou énorme sur la couverture et là on voit bien que ce sont des tâches de moisissure, c'est vraiment typique. Ah oui, on en voit un petit peu partout effectivement, bon ça n'a pas pénétré à l'intérieur, il y a juste la tâche de la moisissure qui a traversé les papiers qui peut être aussi dangereux par l'acidité qu'il peut apporter, mais ça n'a pas traversé tout le reste.

Le chercheur commence par prélever les champignons directement sur les livres, à l'aide d'écouvillons. Ils serviront à ensemencer les boîtes de pétri et à identifier les moisissures présentes dans les ouvrages.

Mais pour les dénombrer, des prélèvements au sol, sur les étagères et dans l'air sont nécessaires.

Certaines boîtes, posées au sol, sont laissées pendant une heure. Leur emplacement est clairement identifié. Elles recueillent les spores des champignons en suspension dans l'air qui se déposent sur le milieu de culture.

La scientifique répartit ses boîtes au hasard dans toute la bibliothèque.

Ici le milieu de culture est directement appliqué sur l'étagère pour recueillir les spores des moisissures accumulées pendant des mois, en tous les cas depuis le dernier dépoussiérage ! Enfin, l'air est prélevé à l'aide de cet aspirateur.
Il filtre, sur une boîte de pétri, un volume déterminé par avance. Il est programmé ici pour le passage de 250 litres d'air.

Par chacun de ces petits orifices, les spores pénètrent et laissent leurs traces en se développant dans la boîte.

De retour au Centre de Recherche sur la Conservation des Documents Graphiques, les boîtes sont placées dans un incubateur et maintenues à 26°. A l'intérieur, pendant 5 à 20 jours, les champignons se nourrissent du mélange de malt et de agar.

Pour visualiser ce qui se passe dans l'incubateur, nous avons filmé le développement des moisissures en accéléré et à fort grossissement.

On découvre ici la germination des spores de ces individus à part ni végétaux, ni animaux.

Ils forment des filaments, le mycélium, qui se développe en un grand réseau : c'est le fameux duvet que l'on observe à l'œil nu sur les fromages, par exemple.

Plusieurs jours plus tard, voici le résultat :
A chaque tâche correspond une spore qui a formé une colonie. Il suffit de compter les colonies pour évaluer le nombre de spores présentes dans l'air, ou sur les étagères.

Mais quelles sont ces moisissures ?

Malala Rakotonirainy : Alors maintenant, je vais identifier les souches qui se sont développées sur mes boîtes de pétri. Alors l'identification repose sur des caractères morphologiques à la fois macroscopiques et microscopiques. Donc je vais commencer par les caractères macroscopiques en regardant par exemple la couleur, la forme des colonies et je vais regarder à la loupe. Cette observation va donner une indication sur le genre concerné. Donc ici je peux déjà dire qu'on est en présence d'Aspergillus.

Certaines espèces peuvent être directement observées à la loupe comme ici Aspergillus niger que l'on reconnaît à sa tête noire semblable à la texture des noix de coco mais dans la majorité des cas le recours au microscope est nécessaire.

Alors maintenant que je sais quel genre j'ai, je vais essayer de trouver l'espèce concernée.

Alors ce qu'on voit au microscope, ce sont d'abord les spores dans une forme plus ou moins arrondie, bien lisse, ensuite on observe les structures qui donnent naissance à ces spores, une tête bien arrondie, ça confirme bien ce qu'on a observé à la loupe, c'est bien un Aspergillus et là par rapport à la tête et les structures qu'ils ont sur la tête je peux dire que c'est une souche d'Aspergillus fumigatus. Cette autre souche est carrément différente de ce qu'on vient de voir. On voit bien les structures qui sont un petit peu comme des petits arbres et là, très typique de cette souche c'est un Trichoderma viride.

Florence Carneiro : Alors ça ce sont des boîtes de pétri avec des moisissures résultats des prélèvements que vous avez fait dans l'air de nos magasins.

Malala Rakotonirainy : Oui tout à fait, je vous ai emmené quelques échantillons pour que vous puissiez les voir, mais vous avez ici sur ce graphique les résultats des prélèvements d'air effectués, alors vous voyez là une ligne rouge. C'est le seuil en fait qu'il ne faut pas dépasser et vous voyez bien que vous êtes en-dessous de la ligne rouge

Florence Carneiro : On est tout près de la ligne rouge, (oui) c'est quand même...inquiétant

Malala Rakotonirainy : Tout à fait, vous avez raison. Les résultats sont quand même plus rassurants par rapport à ce qu'on avait vu et que, à l'état de vos locaux, tous vos problèmes d'infiltration d'eau, hein, donc c'est vrai vos locaux méritent un bon dépoussiérage, enfin, un bon traitement de fond des rayonnages, du sol et d'ailleurs, certains livres présentent des développements de moisissures qui se sont révélés positifs et qu'il faut traiter à l'oxyde d'éthylène.

Florence Carneiro : Pardon????

Malala Rakotonirainy : Oui, à l'oxyde d'éthylène donc c'est un traitement gazeux pour les documents uniquement qui se fait dans des centres spécialisés. Le problème de l'oxyde d'éthylène est d'être un produit cher et dangereux qui nécessite de nombreuses précautions d'emploi. Quant aux collections de la bibliothèque, des travaux sont aujourd'hui programmés, en attendant leur déménagement complet dans les cinq ans pour un nouveau site inter-universitaire. Aujourd'hui, Malala Rakotonirainy expérimente dans son laboratoire des substituts à l'oxyde d'éthylène : nous la retrouverons la semaine prochaine avec ses premiers résultats.

  © 1998 ARTE G.E.I.E