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Archimède   Emission du 21 novembre 2000
  

Quand passent les cigognes

Des sons qui semblent sortis d'une trompette déchirent le silence de l'aube. L'épais brouillard voile encore le paysage. Mais impossible d'ignorer cet orchestre bruyant : les grues sont réveillées. Dès le lever du soleil, elles quittent l'eau, où elles ont passé la nuit à l'abri des prédateurs comme les renards et les martres.

Ces oiseaux porte-bonheur, symboles de longévité, se sont enfin réinstallés en Allemagne. Le nombre des grues cendrées a nettement augmenté ces vingt dernières années dans le centre et le nord de l'Europe. La migration automnale des grues redevient un formidable spectacle de la nature.

Günter Nowald, Directeur Centre d'information sur les grues : Tous ceux qui ont vu un jour des grues parader et danser ont été enthousiasmés ; on se sent pris d'une passion pour les grues. C'est mon cas, par exemple. Bon nombre de mes collègues ressentent la même chose. Mais la migration des grues est également très impressionnante, ce sont des oiseaux très bruyants. Notamment ici, en Europe centrale, où c'est l'un des derniers grands spectacles que peut nous offrir la nature.

Les premiers groupes de grues arrivent ici dès le mois d'août. La côte de la mer Baltique, dans le Land de Mecklenbourg-Poméranie antérieure, représente la plus grande zone de rassemblement d'Europe centrale. Ensuite, en novembre, les oiseaux partent tous ensemble vers des climats plus chauds. La migration conduit alors la colonie allemande vers la Rhénanie et la France, puis jusqu'en Espagne.

En se retrouvant sur leur lieu de halte, les grues adoptent le même rythme quotidien. Chaque matin, il faut une à deux heures pour que toutes les familles de grues rejoignent les lieux de nourriture. Omnivores, elles se nourrissent essentiellement de grains. La récolte du maïs vient de débuter, ce qui leur convient parfaitement. Dans les champs déjà récoltés, elles ramassent les grains tombés au sol ou les déterrent avec leur bec.

Avant de rejoindre leurs quartiers d'hiver, les volatiles se constituent de bonnes réserves de graisse. Pendant la douzaine de semaines que va durer leur séjour ici, chaque animal absorbe chaque jour quelque 300 grammes de nourriture, essentiellement du maïs. Car un long voyage les attend ensuite. D'une envergure de 1,20 m, les grues sont plus endurantes que rapides. S'il le faut, elles sont capables de couvrir 2 000 kilomètres d'une traite.

Pour Günter Nowald, directeur du Centre d'informations sur les grues de Gro Mohrdorf, près de Stralsund, le regroupement de tous ces oiseaux sur les champs de chaume est un événement important. Chaque automne, il se livre inlassablement à l'observation des oiseaux. Son objectif : assurer aux grues un lieu de couvaison sér, ainsi qu'un nombre maximum de zones de halte et de regroupement en Allemagne.

Günter Nowald :ãNous espérons que les grues se poseront ici sur le maïs, ce qui nous permettra de les recenser. C'est là également que nous organisons les formations aux techniques de recensement."

Chaque jour, aidé des "gardes grues" qu'il a formés, il compte les oiseaux sur leur lieu de repos. Se déplaçant généralement en voiture, les espions opèrent depuis le bord de la route. Car ces oiseaux timides s'enfuient facilement à la vue de l'homme. Il est impossible de s'en approcher à moins de 100 mètres. Günter Nowald les observe donc à la longue vue. L'animal semble en revanche s'être habitué à des perturbations répétées plus lointaines, inoffensives pour lui, comme les voitures, les tracteurs et les moissonneuses.

Günter Nowald :Le nombre de grues qui font une halte dans la région est resté plus ou moins stable ces cinq dernières années. On en compte entre 35 000 et 40 000 au plus fort de leur séjour. Mais avec les relevés effectués dans les champs, nous avons pu déterminer également que les oiseaux restent moins longtemps sur les chaumes. Cela signifie que les résidus de récolte qu'ils y trouvent sont devenus plus rares."

Cette évolution est liée à la meilleure efficacité des machines. Les rendements augmentent, mais les restes sont plus maigres pour les grues. Le chercheur tente de le démontrer en étudiant les champs. Avec ses adjoints, il étudie soigneusement des zones prises au hasard. Combien de grains de maïs restent au sol pour les grues ? Cette nourriture est-elle suffisante pour la population de grues qu'il a recensée ?

Günter Nowald :ãLes grues ouvriraient l'enveloppe et mangeraient grain après grain. On peut donc le compter. La grue aurait su en tirer parti. Ecrivons "un épi", on l'emmène et on comptera le nombre exact de grains au bureau.

Mais une telle aubaine pour les grues est plutôt exceptionnelle. Ce qui confirme les craintes de Günter Nowald.

Günter Nowald :Nous avons effectué vingt prélèvements sur ce champ, sur vingt zones choisies au hasard. Or sur dix d'entre elles, nous n'avions pas un seul grain au mètre carré. Il semble donc que très peu de nourriture soit restée sur le sol."

Le manque de nourriture contraint les grues à se replier sur les jeunes semis, au grand dam des agriculteurs. Le centre d'étude des grues plaide donc en faveur de "nourriture de diversion", qui évite le pillage des champs tout en garantissant une nourriture suffisante aux oiseaux.Mais pour Günter Nowald, la protection des grues ne s'arrête pas aux frontières nationales. Chaque soir, il localise le lieu de sommeil de certains oiseaux équipés d'émetteurs. En échangeant ces données avec ses collègues espagnols, il espère mieux comprendre le comportement migratoire des grues. Ainsi, il sait aujourd'hui que les grues cendrées d'Allemagne trouvent une seconde patrie dans les forêts de chênes liège et de chênes rouvres de l'Estremadura, en Espagne. Il œuvre donc pour le respect des conditions d'existence de ses grues dans les deux pays, préalable indispensable pour que les oiseaux reviennent en Allemagne.

Soir après soir, les ornithologues comptent les oiseaux avant qu'ils ne s'endorment. Leur vol, jusqu'au lieu où ils vont passer la nuit, est un spectacle impressionnant. Les spécialistes ne sont plus les seuls à les admirer. Car les grues sont devenues aujourd'hui une véritable attraction touristique. Sans doute le signe que ces oiseaux, que les Egyptiens vénéraient déjà comme des oiseaux solaires, ont vraiment retrouvé un foyer en Europe.

  © 1998 ARTE G.E.I.E