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Archimède

  Emission du 05 décembre 2000

  

La clinique des souris blanches

 

Dans cette clinique, on s'occupe de bien étranges souris. Elles sont malades, mais de maladies qui affectent habituellement les êtres humains, comme le diabète, des maladies du sang, des troubles oculaires, des problèmes vertébraux et bien d'autres encore. Les médecins et les aides-soignants qui s'occupent d'elles et les étudient portent des vêtements stériles et un masque, et se désinfectent complètement avant d'entrer dans la chambre.

Avec ces souris, les chercheurs de l'institut de génétique expérimentale du GSF, à Munich, tentent de découvrir de nouveaux médicaments qui permettraient de guérir ces maladies. Les souris élevées ici ne doivent pas entrer en contact avec des germes provenant de l'extérieur, car cela pourrait fausser les résultats des études. Même la fenêtre qui a été ouverte pour notre caméra se désinfecte automatiquement après sa fermeture.

Hrabé de Angelis : Nous examinons les animaux et recherchons les maladies par les mêmes moyens diagnostiques que ceux employés chez l'homme. Quand nous avons un modèle de maladie intéressant, nous recherchons parmi les 3 milliards de paires de base du génome celles qui ont été échangées.

Plus de 10 000 souris sont conservées dans des cages qui s'accumulent dans plusieurs salles. Car l'institut élève également des souris pour d'autres centres de recherche qui s'intéressent à certaines pathologies. Cependant, la plupart restent ici et sont soumises dès leur naissance à un bilan de santé. Les médecins examinent leur constitution, leurs membres, leurs dents ainsi que leur comportement. A l'âge de trois mois, on leur prélève un échantillon de sang et on l'analyse. Tout cela est effectué dans des locaux coupés hermétiquement du monde extérieur. Chaque individu et chaque gramme de nourriture qui entre ici est d'abord entièrement désinfecté afin de ne pas influencer les objets d'expérimentation que représentent ces souris.

Hrabé de Angelis : En termes génétiques, la souris a une longue histoire, d'environ 100 ans. Compte tenu de la similitude à 90 % de l'ADN, ou du génome, au niveau des principaux événements du métabolisme, la souris constitue un très bon modèle pour étudier les maladies d'origine génétique. De plus, le métabolisme et l'évolution des souris sont très semblables à ce que l'on peut observer chez l'homme.

Les souris mâles reçoivent une injection d'un produit chimique appelé ENU. Ce produit synthétique provoque des modifications du patrimoine génétique de l'animal. Dans un premier temps, les chercheurs ne savent pas quelle maladie ces mutations vont déclencher. Lorsqu'un examen détecte une maladie, ils recherchent dans l'ADN les informations génétiques qui manquent ou qui ont été remplacées. L'étape suivante consiste alors à tester si cette mutation peut également se produire chez l'homme.

Hrabé de Angelis : Pour nous, il est important de savoir ce que l'on peut transposer directement chez l'homme et ce que l'on ne peut pas transposer, afin de limiter les possibilités. Il y a des cas où nous pouvons transposer directement nos résultats, ça marche parfaitement ; mais parfois, il faut y renoncer. Dans ce cas, on ne peut plus utiliser la souris comme modèle.

Comme chez tous les mammifères, le patrimoine génétique des souris mâles est transmis par les spermatozoïdes ; ceux-ci font donc l'objet d'une étude détaillée. Un ordinateur les recense et étudie leur mobilité. Si l'on a découvert des mutations intéressantes dans le code génétique d'une souris, on regarde si la qualité de son sperme est suffisamment bonne pour permettre la reproduction, afin de savoir si l'élevage de souris présentant la même pathologie aura des chances de réussir. La méthode qui consiste à rechercher les origines des maladies dans le code génétique est très complexe, mais prometteuse à long terme. Mais il est encore difficile d'évaluer les répercussions des travaux menés à l'institut de génétique expérimentale.

Hrabé de Angelis : On peut dire malgré tout que ces recherches vont beaucoup transformer la médecine. Notamment parce qu'on peut considérer chaque patient d'une manière plus différenciée. Imaginons qu'on ait un groupe de patients diabétiques, ils ont tous le diabète et présentent des signes communs. Mais les origines moléculaires de ce diabète peuvent être très différentes. Dès lors, l'objectif est de trouver des sous-groupes, c'est-à-dire de trouver les gènes, les molécules ou les effets environnementaux responsables - car c'est ce qui permettra de mieux traiter chaque sous-groupe. Il se peut en effet que chaque groupe ait besoin de médicaments complètement différents.

Certains médicaments issus des recherches moléculaires sont déjà commercialisés.Les mutations intéressantes du code génétique des souris sont conservées ici en chambre froide, à moins 192 degrés. Ces archives permettent de reproduire à tout moment certaines pathologies dues à des mutations génétiques. Le seul problème pour les chercheurs, c'est qu'ils ont encore besoin de l'expérimentation animale pour obtenir des résultats valables.

Hrabé de Angelis : L'expérimentation animale ne se justifie que si elle conditionne la réussite, notamment quand tout l'ensemble de l'animal, avec le métabolisme hormonal, la circulation sanguine, est nécessaire pour obtenir des résultats. Sinon, il va de soi que nous préférerions travailler sur des cultures de cellules ou avec d'autres méthodes alternatives.

Interdite en Allemagne dans l'industrie des cosmétiques, l'expérimentation animale est encore un mal nécessaire en recherche médicale. Difficile de savoir quand on pourra définitivement y renoncer.

Hrabé de Angelis : Il faudra encore un certain temps avant qu'on puisse renoncer complètement aux expérimentations animales, mais il est difficile de donner une date. On peut seulement dire que ce type d'expérimentation va devenir de moins en moins fréquent dans certains domaines. Il faut dire aussi qu'avec la recherche sur le génome, cette nouvelle approche de la biologie qui consiste à ne pas considérer qu'un seul gène, mais des milliers de gènes à la fois, nous disposons de nouvelles possibilités. Une nouvelle porte s'est ouverte. Mais pour cela, il faudra d'abord de nombreuses expérimentations animales pour répondre à toutes les questions qui se posent.

Le décryptage du génome humain a récemment été annoncé par des chercheurs américains. Quelle est l'importance de cet événement capital pour les scientifiques munichois ?

Hrabé de Angelis : Ces informations sont pour nous très importantes et très précieuses, mais le problème est qu'on ne sait pas interpréter les séries de lettres dont on dispose aujourd'hui ; c'est comme des livres pleins de mots dont nous ignorerions la langue. C'est là que commence la deuxième phase du projet génome, qui suscite une grande mobilisation en Allemagne, en collaboration avec l'industrie, les ministères et les chercheurs. On peut vraiment parler de collaboration et on espère en particulier que des individus-modèles comme nos souris nous permettront de mieux comprendre les fonctions des gènes. La deuxième phase du projet génome est donc celle du décryptage des informations afin de répondre à la grande question : quelle est la fonction de tel ou tel gène ?

La principale performance des scientifiques est de faire le parallèle entre la souris et l'homme au niveau moléculaire. Pour cela, les données du projet génome humain revêtent une importance décisive.

Hrabé de Angelis : Les résultats du séquençage sont très importants pour nous, car avec l'ordinateur, nous pourrons consulter des bases de données et mieux analyser nos résultats. Bien souvent, nous ne savons pas dans quelle région nous nous trouvons, mais là, nous aurons directement la séquence. Or la séquence dit déjà quelque chose. Nous l'utilisons parce que, pour trouver certains gènes précis, nous passons sans cesse de la souris à l'homme et inversement, car leurs séquences sont très semblables.

L'institut munichois peut déjà s'enorgueillir d'un premier résultat : une souris a contracté une cataracte et les chercheurs ont réussi à isoler le gène responsable. Or le même défaut a été retrouvé au même endroit dans le code génétique de personnes atteintes de cette maladie.

  © 1998 ARTE G.E.I.E