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Archimède   Emission du 05 décembre 2000
  

Portrait : Craig Venter

Cet homme a décrypté le génome humain. Il n'a pas de temps à perdre. Son slogan : Speed matters - c'est la rapidité qui compte.

Craig Venter : Il faudrait que je puisse cloner le temps pour avoir des journées deux fois plus longues. Je devrais être en permanence à au moins deux endroits à la fois.

Un accro de la vitesse, un mercenaire. Il a défié la concurrence étatique pour le décryptage du génome humain. Et l'a battue.Ce qui lui a valu de faire la une des magazines du monde entier : Craig Venter, une star de la science.

Le centre de commande du plus gros ordinateur civil au monde. Ici sont regroupées les données relatives au génome humain. Et c'est d'ici que Craig Venter veut révolutionner la médecine humaine. Rien de moins !

Craig Venter : L'objectif est de passer du code génétique, de la compréhension des protéines, à la prévision des conséquences médicales, afin de pouvoir les influencer. Nous pouvons prédire par la génétique si vous présentez un risque de cancer accru. Mais ce n'est pas suffisant, nous voulons parvenir à une détection précoce du cancer, avant qu'il ne soit avancé. Car dans la plupart des cas, le cancer se traite très bien si on le prend tôt. Notre objectif, dans un futur proche, c'est donc d'exploiter ces informations scientifiques de base pour transformer radicalement la vie des gens.

Rien ne prédestinait pourtant Craig Venter à devenir le généticien le plus célèbre au monde.

Craig Venter : Je n'aimais pas l'école. ça me semblait une perte de temps totale. C'était conçu pour les gens qui aiment mémoriser des choses et les régurgiter ensuite. Donc je me suis un peu rebellé contre l'école et je me suis mis à faire des choses tout seul.A l'université, je m'intéressais à deux choses, la natation et les filles. Pendant toutes mes études, je n'ai jamais été intéressé par ce qu'on m'apprenait. Jusqu'à ce que j'entre à l'armée, parce que là, j'ai été obligé de regarder en face la réalité de la vie.

Du jour au lendemain, le beach-boy californien Venter découvre les atrocités de la guerre, comme infirmier dans un hôpital de campagne.

Craig Venter : J'étais très jeune. J'ai eu 21 ans au Vietnam. Chaque jour, des centaines, et pendant l'offensive de Ted, des milliers de gens arrivaient gravement blessés et décédaient. J'ai réalisé que je ne pourrais jamais apprendre la médecine assez vite, pourtant je voyais bien que les connaissances qu'on m'avait transmises avaient un impact immédiat sur la vie de ces personnes. Donc je me suis plongé dans les études, j'ai essayé d'apprendre le plus de choses possible, pour essayer d'aider ces gens. Tout cela a naturellement transformé ma vie, j'ai oublié le surf et la natation et j'ai décidé de faire une carrière médicale après l'armée.

Il entre finalement comme biochimiste au célèbre institut national de la santé, le NIH. En 1991, il catalogue en une nuit 347 nouveaux gènes, mais son chef, le prix Nobel James Watson, ne se montre pas particulièrement enthousiaste.

Craig Venter : Quand on change les règles et les méthodes aussi rapidement, certaines personnes se sentent menacées. Les scientifiques passent énormément de temps à réunir les ressources financières nécessaires à la conduite de leurs expériences. Quand je suis arrivé avec de nouvelles approches, avec la volonté d'étendre très rapidement les capacités du laboratoire, beaucoup de personnes ont préféré limiter cette croissance pour répondre à un programme politique donné ; ou bien ils avaient leurs propres objectifs sur le génome et dans d'autres domaines. Donc les gens ont dit beaucoup de choses à l'époque, y compris Watson. J'aurais beaucoup aimé rester au NIH, mais c'était devenu beaucoup trop contraignant et je me sentais très gêné par la bureaucratie, la lenteur des prises de décision. Avec ma femme, nous avons donc quitté le NIH et créé TIGR.

TIGR est la première société indépendante qu'il fonde avec le prix Nobel de médecine Hamilton Smith. En 1995, ils décryptent le génome complet d'une bactérie.

Puis en 1998, c'est la naissance de Celera Genomics, une alliance avec l'énorme groupe industriel PE-Biosystems, qui marque un essor définitif. A pas de géants, les nouveaux robots de Celera vont faire progresser le décryptage du génome humain. Craig Venter se sert alors librement des résultats déjà publiés du projet génome humain, mais garde ses résultats pour lui. Concurrence déloyale, accusent les institutions officielles.

Pour Venter, il s'agit de faire des affaires. Il a déjà déposé plus d'une centaine de brevets sur des gènes, d'où des gains mirifiques si l'on en produisait un jour des médicaments.

Même ses concurrents sportifs reprochent à Craig Venter de ne reculer devant rien pour passer devant les autres. Mais pour Venter, ces accusations trahissent surtout des jalousies.

Craig Venter : Certains de nos détracteurs ont dit, comme nous allions très vite avec le génome, que nous allions tout breveter. Mais c'est malhonnête : nous avons annoncé dès le début que si nous trouvions 100 à 300 gènes qui méritaient d'être brevetés, nous le ferions si cela avait des chances d'influencer le traitement de certaines maladies. Les gens qui posent cette question sont très malhonnêtes et très peu sincères. Déposer des brevets, c'est important pour développer de nouveaux médicaments, mais breveter tout le génome ou des dizaines de milliers de gènes, ce serait totalement idiot.

Pourtant, la querelle sur les brevets a failli briser Venter. Quand le Premier ministre britannique Tony Blair et le Président américain Bill Clinton ont annoncé que les données originales du code génétique allaient être mises gratuitement à la disposition des scientifiques du monde entier, la bourse n'a pas tardé à réagir. Le cours de l'action CELERA s'est immédiatement effondré. Un coup dur pour Craig Venter. Pourtant Clinton et Blair n'avaient rien annoncé qui puisse remettre en cause les brevets de Venter.

Craig Venter : En fait, ce n'est pas tellement ce qu'ils ont dit qui a posé problème. Les investisseurs se sont inquiétés de voir les gouvernements s'immiscer dans les affaires et tout réglementer. Mais j'ai surtout été très frustré de voir qu'ils faisaient des déclarations qui leur avaient été soufflées par Morgan et par d'autres en Grande-Bretagne, des personnes qui ont essayé de se servir du gouvernement pour concurrencer CELERA. C'était malhonnête et le Premier ministre et le Président ont été très mal conseillés, mais ils s'en sont rendu compte après coup et s'en sont excusés publiquement. Ils n'avaient pas l'intention d'influencer les cours de la bourse, mais c'est malheureusement ce qui s'est produit.

Provisoirement seulement. L'entreprenant Venter convainc ses investisseurs et réalise une percée décisive le 26 juin 2000... Notre code génétique est presque entièrement identifié, on connaît la séquence de plus de 90 % des quelque 3 milliards de constituants de l'ADN. De manière très ostentatoire, le président Clinton apparaît en public avec lui et son collègue Collins du projet Génome Humain, son concurrent étatique. On évoque une nouvelle ère scientifique, comparable au renversement de la vision ptolémaïque du monde par les conceptions coperniciennes.

Craig Venter : C'était une journée formidable, très émouvante. C'était très inhabituel, car je crois que c'était la première fois dans l'histoire qu'une personne privée faisait une annonce majeure depuis la Maison Blanche, certainement sur les télévisions du monde entier. Donc c'était un formidable sentiment d'accomplissement et de satisfaction. Mais en même temps, nous voulions être sûrs que les gens comprenaient bien les implications de notre travail. Donc, il y avait des émotions très différentes à la fois.

Rien ne prouve encore que les puissants ordinateurs de Craig Venter vont réellement améliorer la médecine. Le vrai travail, la compréhension du génome, ne fait que débuter. Et l'espoir de guérison par thérapie génique s'accompagne aussi de nombreuses angoisses. Les brevets sur les gènes ne renforcent-ils pas l'impression d'une médecine à deux vitesses ? Qu'en est-il de l'utilisation des tests génétiques à des fins discriminatoires, que ce soit pour trouver du travail ou souscrire une assurance ? Et où va nous mener le clonage ? Pour Venter, dont la foi dans le progrès est inébranlable, il n'y a en fait qu'un seul problème.

Craig Venter : Nous avons beaucoup de travail au niveau juridique, il va nous falloir des lois qui nous protègent de toute discrimination génétique, que ce soit pour le travail, pour la santé, l'assurance maladie, des gouvernements qui détourneraient ces informations... ça, c'est un point important. Le clonage, le génie génétique, les bébés éprouvettes, tout ça, c'est de la blague, de la désinformation, ça n'intéresse que les journalistes et quelques scientifiques avides de sensationnel et de célébrité. ça n'ira pas plus loin. L'étape suivante consiste à comprendre comment les protéines fonctionnent dans la cellule, à déterminer les protéines du sang qui permettront, par exemple, le dépistage précoce du cancer du sein. Au lieu d'attendre qu'une tumeur se forme dans la poitrine d'une femme et apparaisse aux rayons X, une simple analyse sanguine permettra de détecter des marqueurs précoces bien avant que la tumeur apparaisse, et nous pourrons déjà engager des mesures préventives. Nous allons passer maintenant à la phase de compréhension des maladies, qui permettra d'introduire de nouveaux traitements et de nouvelles méthodes de prévention.

Le meilleur des mondes de Craig Venter n'a qu'un petit défaut : il faudra peut-être plusieurs décennies avant qu'apparaissent les premiers médicaments efficaces issus de l'analyse génétique. Venter le sait bien. Il a 53 ans et Celera n'a encore jamais réalisé de bénéfices. Speed matters, seule la vitesse compte.

  © 1998 ARTE G.E.I.E