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Modèle nucléaire
Peut-on prédire
les conséquences d'un incident nucléaire, tel que Tchernobyl par exemple
?
Il a fallu attendre 1979, et l'accident de la centrale américaine de Three
Miles Island, pour que les politiques demandent aux scientifiques de se
pencher concrètement sur cette question. En France, ces chercheurs, comme
François Bréchignac, appartiennent le plus souvent à un organisme gouvernemental.
François Bréchignac
Dès le début des années 80 les scientifiques de l'IPSN, l'Institut de
Protection et de Sûreté Nucléaire se sont préoccupés des conséquences
sur l'environnement d'un accident dans une centrale nucléaire. En 1985
se concrétisait un projet ambitieux: reproduire à l'échelle du laboratoire
des accidents nucléaires, et observer comment la radioactivité transite
dans l'environnement jusqu'à l'homme, par le biais de son alimentation.
Nous avons donc reproduit à l'intérieur de ce grand bâtiment, que vous
voyez derrière moi, l'environnement extérieur. Au sous-sol, que vous retrouvez
ici sur ce schéma, nous avons installé des grands blocs de terre dans
des cuves métalliques, et sur lesquels nous avons fait pousser différents
types de culture. C'est cet ensemble qui représente l'environnement. Le
deuxième élément est constitué par cette serre, que vous voyez à la partie
supérieure du laboratoire derrière moi, et que vous retrouvez ici sur
ce schéma. Dans cette serre nous reproduisons différents types de climat,
de façon artificielle, un climat méditerranéen, un climat océanique et
un climat intermédiaire entre ces deux précédents. Enfin le troisième
élément se trouve dans cette partie du laboratoire, il s'agit d'une chambre
de contamination qui permet de simuler une centrale défaillante.
Nous nous trouvons maintenant dans la chambre de contamination, c'est
ici que nous simulons les accidents nucléaires. Un réacteur chauffe trop,
s'emballe, se met à fondre, émet des vapeurs radioactives dans l'environnement,
eh bien pour simuler ce phénomène, nous utilisons ce dispositif qui est
un four à induction, dans lequel nous faisons fondre un mélange d'éléments
sous forme de poudre, éléments qui sont représentatifs de tout ce qui
se trouve au coeur d'un réacteur endommagé. Il s'agit euh du combustible
bien entendu, mais aussi des matériaux de structure et également des produits
de la fission nucléaire, le césium et le strontium radioactif qui nous
intéressent.
François Bréchignac
Pour les besoins des expériences, les chimistes de l'IPSN ont analysé
ces éléments, les ont reproduit sous forme de poudre, en un mélange représentatif
de ce qui se trouve dans le coeur d'un réacteur en fusion. La poudre radioactive,
dans son enceinte de plomb, est ensuite acheminée jusqu'au four où elle
sera chauffée à 3000 degrés.
François Bréchignac
Voici donc ici la simulation de la fonte accidentelle d'un coeur de réacteur.
Les premières projections liquides montrent que le mélange a fondu. Ayant
atteint la température maximale, le mélange s'évapore totalement, produisant
un véritable nuage radioactif de composition analogue à celui qui s'est
trouvé relâché en 1986 par l'accident de Tchernobyl. Puis, le nuage est
libéré et conduit depuis la poche plastique dans laquelle il était emprisonné
jusqu'à la parcelle d'environnement qu'il va contaminer
François Bréchignac
Nous nous trouvons ici sous la chambre de contamination que vous venez
de voir fonctionner. Devant moi, vous voyez la cuve métallique dans laquelle
se trouve l'échantillon de terre que nous venons de contaminer. Cet ensemble
pèse quinze tonnes et doit être ensuite transporté vers son emplacement
définitif. Pour ce faire, nous disposons d'une machine spéciale qui nous
permet de le transporter vers un nouvel emplacement, lequel emplacement
se trouve immédiatement en-dessous de la serre où règne le climat adéquat.
Ces échantillons de terre, nous les faisons affleurer ici dans cette serre
avec leur culture pour soumettre l'ensemble à des variations climatiques
réalistes que nous reproduisons à l'aide de différents systèmes. Tout
d'abord, ces systèmes de rideaux et de lampes pour contrôler l'ensoleillement,
ensuite des simulateurs de pluie que je vous montre ici, et enfin des
systèmes de régulation de la température et de l'hygrométrie.
François Bréchignac
Au départ de ces expériences, plusieurs questions se posaient à nous :
lorsque des surfaces agricoles viennent d'être contaminées par un accident,
qu'il s'agisse de champs de blé ou encore de pieds de vigne comme ici
ou encore de salades, comment les feuilles captent-elles la radioactivité
? L'intensité de cette captation dépend-elle du stade de développement
des plantes au moment de la contamination ? La radioactivité se transmet-elle
au reste de la plante et notamment au grain que nous consommons ? Enfin,
est-ce que la pluie joue un rôle sur cette captation ? Pour répondre à
ces questions, nous avons prélevé un grand nombre d'échantillons, immédiatement
après la contamination d'abord, puis avant et après la première pluie,
et enfin de façon répétée dans le temps jusqu'à la récolte.
Puis nous avons traité ces échantillons de façon à mesurer les éléments
radioactifs qui du fait de leur longue durée de vie, sont dangereux pour
l'homme lorsqu'ils sont présents dans l'environnement. Les échantillons
sont digérés dans un bain d'acide nitrique à chaud... jusqu'à mise en
solution complète de la matière.
À partir de cette solution on mesure ensuite directement la teneur en
césium 137.
Une étape supplémentaire d'extraction, à partir de la même solution, permet
enfin de mesurer le strontium 90.
François Bréchignac
Une fois les résultats exploités, nous avons observé que les feuilles
agissent comme des tamis, selon leur taille, selon leur développement,
selon leur position, en un mot selon la façon dont elles couvrent le sol.
Plus la surface de feuille exposée est importante, plus la captation de
radioactivité est importante. Mais que se passe-t-il ensuite quand le
temps passe et que les plantes continuent à pousser ? Nous avons remarqué
que la pluie constituait un événement déterminant qui provoque une diminution
significative de la contamination initiale. Ceci est dû au lessivage par
la pluie, qui en tombant sur les feuilles entraîne les radioéléments vers
le sol. En outre nous avons remarqué que le lessivage du césium était
beaucoup plus intense que le lessivage du strontium.
Ensuite, dans les semaines qui suivent, sous l'effet cumulé des pluies
successives, la contamination des feuilles continue à décroître, mais
de moins en moins vite. C'est ce qui a été modélisé sur ce schéma, ici
dans le cas de la salade, la courbe bleue, avec indication de la norme
de commercialisation, la courbe rouge. Dans le scénario de cet exemple,
les salades s'avèrent impropres à la consommation pendant quinze jours.
François Bréchignac
Une fois captée par les feuilles, la radioactivité peut pénétrer à l'intérieur
des plantes et migrer vers les fruits et les graines qui se trouvent donc
à leur tour contaminés. Les résultats de ces expériences nous permettent
de calculer, donc de prédire, les niveaux de contamination qui seront
atteint dans ces fruits et ces graines au moment de la récolte. Il est
ainsi possible de déterminer de façon précoce si ces récoltes seront ou
non consommables.
Plus généralement,
ces travaux contribuent à développer des modèles mathématiques comme cette
carte dressée à partir d'un accident nucléaire fictif, survenu en Suisse,
à quelques kilomètres de Mulhouse. Dans ce cas, sept jours après l'accident,
le nuage radioactif s'est propagé vers le Nord sous l'effet d'un vent
de sud. La surface colorée en rouge sombre indique que les légumes dont
on consomme les feuilles, comme la salade, doivent être immédiatement
détruits. Dans la surface rouge, ces mêmes légumes, sans être détruits,
ne peuvent être consommés, mais de fortes pluies, par exemple, pourraient
les rendre consommables. La surface jaune, qui comprend la limite de commercialisation
signalée par des pointillés rouges, représente une zone où les plantes,
contaminées, sont à étudier. Dans la surface verte, ces plantes, faiblement
contaminées, peuvent être consommées.
Voilà pour ce qu'il
en est de la théorie. Concrètement, de nombreuses mesures comme la récolte
des légumes contaminés et leur gestion en tant que déchets radioactifs
seront à prendre. La question en suspens est de savoir si la logistique,
décidée par les politiques pour faire face à une telle opération d'urgence,
sera efficace.
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