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Emission du 23 janvier 2001 | |
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Eric Kandel Nous nous souvenons,
donc nous sommes. Chaque souvenir transforme notre cerveau. Ces questions préoccupent Eric Kandel depuis plusieurs décennies. Les réponses qu'il a proposées lui ont valu le prix Nobel de médecine à l'automne dernier. Il fait partie des neuroscientifiques les plus influents des États-Unis. Aujourd'hui âgé de 70 ans, il travaille encore à l'Université Columbia, à New York.Son intérêt se porte tout particulièrement sur les neurones responsables de la conservation des souvenirs. Eric Kandel : La biologie de la mémoire est mon domaine préféré. Que se passe-t-il dans le cerveau d'un animal qui apprend ? quelles sont les molécules qui servent à enregistrer la mémoire ? L'une de nos observations les plus fascinantes est que la mémoire à long terme diffère de la mémoire à court terme, car elle implique des modifications anatomiques à l'intérieur du cerveau. Comprendre comment cela se produit, voilà un véritable défi pour moi. Les cerveaux des hommes ou des mammifères, avec leurs millions de neurones, sont trop complexes pour étudier des processus d'apprentissage simples. Chaque neurone est relié en moyenne à un millier d'autres points de liaison, les synapses. Kandel avait besoin d'un organisme modèle d'une complexité acceptable ; il l'a trouvé dans une limace de mer appelée aplysie. Prof. Eric Kandel : J'ai choisi cette limace de mer parce que je cherchais un animal capable d'apprendre quelques trucs simples, mais doté d'un système nerveux très simple. Il s'est avéré que l'aplysie ne possède que 20 000 cellules nerveuses. Donc le nombre de cellules impliquées dans un comportement donné est limité, quelques centaines tout au plus. Le deuxième point, c'est que ses cellules nerveuses sont les plus grandes de tout le règne animal. Elles sont gigantesques. Au bout d'un moment, on est capable de les reconnaître au même endroit dans chaque animal de l'espèce et d'identifier les fonctions que remplissent les différentes cellules. Pour un comportement donné, on peut donc reconstituer le circuit neuronal de quelques grosses cellules clairement identifiables. Techniquement, c'est un avantage formidable. L'aplysie réagit aux stimulations qu'elle juge dangereuse - elle rentre ses branchies et ses tubes respiratoires. Mais l'aplysie est intelligente. Au bout d'un certain temps, elle a enregistré dans sa mémoire que ces stimulations ne sont pas dangereuses. Elle réagit en toute décontraction. Grâce à ce changement de réaction, les biologistes ont pu décrypter, au niveau de la mémoire à long terme et de la mémoire à court terme, des processus d'apprentissage moléculaires simples, qui sont caractéristiques des systèmes nerveux de toutes les créatures vivantes. Prof. Eric Kandel : Cela a confirmé nos hypothèses, à savoir que la mémoire à long terme diffère de la mémoire à court terme en ce qu'elle nécessite une nouvelle synthèse protéinique. Mais cela nous a montré aussi pourquoi les gènes étaient activés : parce que le système de synchronisation se déplaçait dans le noyau et cela faisait apparaître de nouvelles connexions anatomiques. La mémoire à court terme n'implique aucune modification anatomique, juste une modification fonctionnelle. La mémoire à long terme, en revanche, nécessite en plus une transformation anatomique du système nerveux. Et quand la mémoire régresse, ces transformations anatomiques font marche arrière. Peut-être n'est-ce pas par hasard qu'Eric Kandel s'intéresse au thème de la mémoire. Car sa mémoire à long terme abrite quelques souvenirs qu'il n'oubliera sans doute jamais. Il est né à Vienne et la famille juive des Kandel dut subir la terreur nazie, même si elle parvint à s'enfuir à temps. Prof. Eric Kandel : J'ai eu une enfance formidable jusqu'à ce que Hitler arrive en Autriche. Bien sûr, tout a changé pour les Juifs et j'étais très effrayé, je n'osais plus rien faire. Nous avons vécu la Nuit de Cristal, le 9 novembre 1938. On nous a chassés de notre appartement et nous sommes allés vivre chez une famille que nous ne connaissions pas. Quand nous sommes revenus, tout avait été dévasté. Peu après, en avril 1939, mon frère et moi avons pu partir. Pour moi, l'Amérique a été une libération incroyable, je lui en suis extrêmement reconnaissant. Même les mauvais jours, la vie en Amérique est toujours meilleure que celle que j'ai connue avant l'ère hitlérienne. C'est avec des sentiments mêlés qu'il repense aujourd'hui à Vienne. Il écoute de la musique autrichienne, collectionne les expressionnistes. Etudiant à Harvard, il a d'abord étudié la littérature, et plus particulièrement certains auteurs allemands. Prof. Eric Kandel : Oui, je me suis intéressé à l'attitude d'Ernst Jünger et Karl Zuckmayer face au national-socialisme. Ils ont eu des positions politiques différentes face aux nazis. Je ne m'intéressais pas particulièrement à la médecine ou à la biologie. Pourtant, plus tard, les études de médecine m'ont séduit. J'ai commencé à m'intéresser à la biologie et je me suis dit qu'un psychanalyste devait certainement savoir des choses sur le cerveau. Kandel est très apprécié de ses étudiants. Ils discutent ensemble de l'orientation à donner aux recherches. Les neurologues s'intéressent aux pertes maladives de la mémoire. Le problème est que la neurobiologie ne peut pas tirer de conclusions simples communes à toutes les espèces, car le cerveau humain est nettement plus complexe que celui des limaces de mer. Des expériences sur des souris blanches de laboratoire ont cependant révélé de très prometteuses possibilités de traitement face à l'un des fléaux du troisième âge, la maladie d'Alzheimer. Prof. Eric Kandel : Les souris présentent une perte de mémoire liée à l'âge. Or vous savez qu'en vieillissant, les êtres humains sont menacés par au moins deux grands types de troubles cognitifs : la maladie d'Alzheimer, qui est une dégénérescence de certaines cellules du cerveau, et une dégénérescence progressive. Même les gens qui ne sont pas touchés par la maladie d'Alzheimer présentent des pertes de la mémoire avec l'âge, tout comme on perd aussi de la force musculaire. Je me suis rendu compte que c'était pareil chez les souris. En examinant leur cerveau, nous avons observé un défaut caractéristique dans un composant responsable de la plasticité synaptique. Comme c'est un système que je connais bien, il était facile d'imaginer des moyens de restaurer cette fonction. C'est ainsi que nous avons trouvé que certains médicaments tout à fait courants améliorent la mémoire des souris. Donc avec l'université Columbia, nous avons créé une petite société ‚Memory Pharmaceuticals' pour essayer de développer des médicaments contre la perte de mémoire chez les personnes âgées. Je ne crois pas qu'un laboratoire isolé trouvera la solution, mais nous verrons certainement apparaître les premiers médicaments dans cinq à dix ans et ils pourront s'avérer utiles contre les troubles de la mémoire liés à l'âge. Pour Eric Kandel, le prix Nobel récompense les neurosciences dans leur ensemble ; mais c'est aussi pour lui l'occasion de réaliser un rêve personnel. Prof. Eric Kandel : Nous allons peut-être acheter une lithographie de Kirchner, ce serait vraiment bien, si je peux me l'offrir. "Scène de rue à Berlin en 1914", ce serait formidable ...- ça représentera sans doute la totalité du montant du prix. Mais c'est un rêve ! Ici, je suis un pauvre réfugié, nous n'avions rien en arrivant et je suis maintenant professeur à Columbia. Ce n'est pas quelque chose de vraiment courant dans le monde, il y a très peu de pays qui offrent cette chance à leurs citoyens et j'en suis infiniment reconnaissant. Rien n'indique qu'Eric Kandel ait l'intention de se retirer. Les projets de recherche, un agrandissement de l'institut, la neurologie, il a encore beaucoup à faire - à bientôt donc! |
| © 1998 ARTE G.E.I.E |