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Archimède   Emission du 31 juillet 2001
  

Pyromanes en service commandé

Un incendie après une explosion due au gaz. Des murs de flammes pouvant atteindre 10 mètres de haut engloutissent les moindres restes d'oxygène.

Au lieu d'éteindre l'incendie et de céder à la panique, Yannik le Botlain du CNPP, le Centre national de prévention et de protection, garde son calme, examine les flammes et suit avec son équipe l'évolution du foyer.
De temps à autre, il entre en liaison avec le centre de mesure, qui analyse sur ordinateur les fluctuations thermiques.

Yannik LE BOTLAIN (Centre National de Prévention et de Protection, Vernon)
Alors ce type d'expérimentation sert à mesurer ce que l'on appelle le taux pyrolyse d'un liquide. C´est-à-dire que l'on fait brûler une grande surface, vous avez vu, 50 m2, et on mesure la variation de pression au fond du bac et comme cela on en déduit le nombre de kilos qui brûlent par seconde dans ce bac, comme on divise cela ensuite par la surface du bac, on obtient le taux de pyrolyse qui s'exprime en kilos par m2 par seconde.

Cette simulation, menée sur un vaste terrain de 40 hectares, revêt un très grand intérêt. Cinquante mètres cubes d'un produit chimique appelé heptane ont été mis à feu. Car Botlain et son équipe veulent déterminer l'intensité du feu dans des conditions définies par avance, en vue d'applications pratiques :

Yannik LE BOTLAIN
Un exemple d'utilisation de ces résultats. Un industriel vient nous voir, il stocke chez lui de l'essence, du fuel domestique ou un autre solvant. Il dit qu'il a une surface de bac de rétention, il a une surface de feu possible de tant de m2. Et bien grâce aux essais que nous avons faits, on lui dira, vous avez telle surface en feu possible, vous aurez donc telle puissance de feu, les flammes vont monter à telle hauteur et vous aurez tel rayonnement à telle distance. Et le bâtiment voisin recevra un flux acceptable ou pas acceptable.

Plus concrètement encore, l'évolution, la vitesse et la direction de propagation des flammes peuvent être mesurées :
Dans une simulation d'un incendie d'entrepôt, des paquets et des palettes chargés de puces informatiques sont mis à feu, afin de mesurer la température, les écoulements thermiques, la perte de masse et les dégagements gazeux.
L'incendie sera éteint seulement quand les marchandises seront entièrement consumées. De nombreuses entreprises françaises ont transformé tout leur système de stockage après avoir effectué une telle simulation.
Les types de marchandises ne se limitent pas aux matières facilement inflammables : les requêtes des industriels vont du bon stockage des produits alimentaires aux congélateurs et aux climatiseurs.

Outre la simulation et la prévention des incendies, le CNPP mène également des recherches sur les origines des feux. Une étude est actuellement consacrée à l'une des catastrophes les plus dévastatrices de l'histoire de l'après-guerre : l'incendie du tunnel du Mont-Blanc, qui a coûté la vie à 39 personnes.

Yannick LE BOTLAIN
Moi j'ai reçu une réquisition du juge d'instruction pour me mettre à la disposition, pour mettre mon laboratoire à la disposition des experts. Alors cette simulation physique a été conçue avec les experts et nous-mêmes. Cela a abouti à mettre dans le tunnel un camion que l'on a enflammé, et sur lequel on a pris un certain nombre de mesures.

Yannick Le Botlain et son équipe ont mesuré la température, les écoulements thermiques, l'intensité du rayonnement et la vitesse de l'air en 150 points de mesure à l'intérieur du tunnel. Ils s'intéressent notamment au dégagement de fumées, car les gaz formés sont toxiques et plus dangereux que l'incendie lui-même.
Les résultats de ces études restent confidentiels, puisque la catastrophe du tunnel du Mont-Blanc fait toujours l'objet d'une procédure judiciaire en cours.
Mais un résultat a déjà été obtenu : la création d'une galerie de simulation d'incendie au centre de recherche de Vernon. Elle permet d'effectuer des exercices de sauvetage dans une concentration de fumées extrême, en surveillant l'action à l'aide de caméras à intensification de lumière résiduelle.

Yannick Le Botlain et son équipe se sont également fait une solide réputation dans un autre domaine : l'élucidation des incendies criminels. Du monde entier, des débris ramassés sur le lieu d'un incendie arrivent à Vernon par la Poste.

Yannick LE BOTLAIN
Alors en ce qui concerne la recherche des causes d'incendie, c'est quelque chose d'important. Il faut savoir qu'il y a au moins 30 pour cent des incendies qui sont volontaires, donc c'est un sujet qu'il faut étudier de près. Alors quelles sont les étapes, eh bien d'abord lorsqu'un expert arrive sur un lieu d'incendie, il peut trouver cet incendie curieux, bizarre, c'est-à-dire, il n'obéit pas aux lois normales de la physique, car il y a un feu à un endroit où ça ne devrait pas brûler. Donc lorsqu'il y a quelque chose qui attire l'attention comme ça, ou bien il demande notre avis, ou bien il repère l'endroit possible de l'origine du feu, et là il fait des prélèvements de matières calcinées et nous les envoie pour analyse.

Ces débris sont ensuite traités par divers procédés chimiques pour en prélever "l'extrait du feu", c'est-à-dire l'extrait comprimé de toutes les substances qui ont participé au feu. Cet extrait est ensuite analysé dans un chromatographe pour y déceler d'éventuelles traces de gaz. Cela permet de savoir par exemple si un pyromane a introduit de l'essence, de l'alcool ou d'autres produits.

Yannick LE BOTLAIN
Une fois, on nous a présenté le cas d'un incendie qui paraissait être d'origine électrique avec le feu qui aurait pris au tableau électrique. Et puis c'est vrai le feu était visiblement parti de là, mais en regardant de plus près on voyait sur le mur de petites taches brûlées sur la moquette murale, et quand on a fait un prélèvement de ces taches brûlées, on y a trouvé des traces de produits inflammables, car en fait on avait simulé un incendie de tableau électrique en jetant un liquide dessus.

On connaît ici de très nombreuses histoires de ce type, puisque 300 cas d'incendie criminel sont élucidés chaque année à Vernon. Mais le centre a aussi un autre rôle : de nombreux tests mis au point ici sont maintenant demandés par les compagnies d'assurance de tout le pays. Toutefois, malgré sa réussite et sa renommée internationale, Yannick Le Botlain trouve encore que les choses avancent trop lentement.

Yannick LE BOTLAIN
Le problème, c'est que souvent le résultat de nos recherches n'aboutit pas directement et immédiatement à une modification de la réglementation ; donc ce sont des choses qui se font plus ou moins à long terme, c'est normal.

Mieux vaut tard que jamais. Le travail des chercheurs du CNPP a tout de même permis de réduire de 30 % le nombre des incendies liés au stockage des marchandises industrielles en France.


 

  © 1998 ARTE G.E.I.E