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Archimède   Emission du 28 août 2001
  

Anémones de mer et poissons clowns

Dans le Golfe d’Aqaba, à la frontière méridionale entre la Jordanie et Israèl, se nichent la station balnéaire d’Eilat et ses plages sublimes.

Des touristes du monde entier viennent passer leurs vacances ici. La ville n’est pas belle, mais ses attraits sont multiples : le soleil brille toute l’année, on peut pratiquer tous les sports aquatiques et, surtout, découvrir l’un des plus beaux récifs de corail du monde.

Malheureusement, le tourisme nuit au récif, qui menace de disparaître. Aussi divers projets scientifiques ont-ils été mis en place ces dernières années pour empêcher une perte irréparable. Ils sont tous coordonnés par l’Institut inter-universitaire de biologie marine.
Les biologistes d’Eilat sont aussi des plongeurs hors pair. Les études de terrain, autrement dit les recherches et les expériences conduites sous l’eau, font partie du quotidien.
Nanette Chadwick-Furman vient de Californie. Depuis cinq ans, elle collabore à un projet spécial sur le développement des anémones de mer. Régulièrement, elle effectue des prélèvements sur le récif en compagnie de ses étudiants. Une précision : les anémones de mer ne sont pas des plantes, mais des animaux.
On mesure régulièrement la taille de chaque anémone pour connaître sa croissance annuelle. Ces animaux entretiennent une relation symbiotique avec des poissons dont ils sont les hôtes. Les deux espèces dépendent l’une de l’autre. Nanette Chadwick s’intéresse particulièrement à cette relation d’interdépendance car elle n’est pas sans effet sur le récif de corail.

Nanette Chadwick-Furman, biologiste, Institut de recherche maritime, Eilat :
Le récif de corail est vraiment le système marin le plus complexe qui existe, le plus dynamique. Tout organisme qui augmente la biodiversité a une influence sur lui. Les anémones de mer sont de grands hôtes et elles ont conduit à l’évolution de nombreuses espèces de poissons – toute la famille des poissons clowns – et de crustacées. Si elles disparaissaient du récif, si elles s’éteignaient brusquement, leur perte entraînerait une forte réduction de la biodiversité du récif. Dix espèces au moins disparaîtraient avec elles.

Depuis cinq ans, chaque anémone est badgée et numérotée afin de pouvoir suivre ses déplacements et sa croissance.

Cette carte mentionne toutes les anémones de mer du récif depuis 5 ans, avec leur numéro.

Dans une zone proche des points de baignades touristiques – en haut, à droite sur la carte –, on constate que depuis 1996, c’est-à-dire depuis le début de l’étude, un très grand nombre d’anémones de mer meurent ou disparaissent. Par contre, la population reste stable dans la zone placée sous la surveillance de l’institut ; les animaux ne désertent pas la région.

Nanette Chadwick-Furman :
J’utilise les anémones de mer comme indicateur et je constate que leur population a diminué de manière constante depuis cinq ans. On ne connaît pas exactement la cause de la mort de chaque spécimen. Mais ce qu’on sait, c’est que les récifs d’Eilat sont malheureusement assaillis de toute part et qu’il y a de multiples causes d’origine humaine : le tourisme, l’aquaculture, le développement urbain ou encore la pollution.

Des études ont montré que les petites anémones de quelques centimètres seulement sont les premières à mourir. Quasiment aucune n’a dépassé une année d’existence.

Sauf une, qui a vécu deux ans.
Les anémones de taille moyenne n’ont pas beaucoup plus de chance de survie. D’ailleurs, elles se ratatinent avant de s’éteindre.

Les statistiques montrent que seules les grandes anémones ont une réelle chance de survie. – Elles sont complètement à droite, sur le graphique. – Est-ce lié aux poissons dont elles sont les hôtes ?
Nanette Chadwick-Furman se consacre aujourd’hui totalement à l’étude de la relation symbiotique qui existe entre les poissons clowns et les anémones de mer. Elle est la seule spécialiste au monde de la question. Elle constate notamment que la disparition rapide des anémones de mer d’Eilat a des répercussions sur les poissons.

Nanette Chadwick-Furman :
Les poissons qui vivent avec elles sont connus pour être des espèces qui vivent longtemps : au moins 10 ans, parfois 20, voire plus. Cela signifie que ces poissons vivent avec une population-hôte dynamique et instable et qu’ils doivent régulièrement s’adapter ou subirent eux aussi des variations de leur population pour s’adapter à la nature dynamique de leur hôte.

Ce phénomène se répercute à son tour sur les anémones. On constate ici que les petites anémones n’hébergent qu’un seul poisson, alors que les grandes peuvent en accepter trois.
De plus, les petites anémones laissent les plus gros spécimens à leurs grandes sœurs.

Nanette Chadwick-Furman :
Le taux de croissance de ces anémones géantes dépend de la taille des poissons qu’elles hébergent. On voit clairement la relation qui existe entre les deux : si les poissons sont petits, les anémones se rapetissent. Vous voyez les chiffres négatifs ? Ici, on a une croissance positive et, là, une croissance négative. Donc les anémones qui hébergent les poissons les plus petits se ratatinent. Les croix représentent les anémones qui ont fini par mourir. Les hôtes qui hébergent des poissons de taille réduite finissent par se ratatiner et mourir. Ceux qui hébergent des poissons plus gros grandissent et survivent.

Un aquarium expérimental, dans l’institut. Depuis quelques mois seulement, Nanette Chadwick-Furman a réussi à installer cet aquarium qui lui permet d’influer sur les conditions de vie des anémones.
Elle a ainsi créé différents environnements : certaines anémones vivent avec des poissons, d’autres sont totalement privés d’une relation symbiotique.

Nanette Chadwick-Furman :
Compte tenu de toutes les informations recueillies sur le terrain et des calculs sur ordinateur, on pense que les anémones avec poisson devraient se développer assez vite. Celles sans poisson ne devraient pas se développer particulièrement si le poisson apporte un bénéfice à son hôte en secrétant des nutriments, ce qu’il devrait faire aussi bien ici que dans la nature. Mais si la fonction principale du poisson est uniquement de protéger l’anémone contre les prédateurs, on ne devrait pas constater de différence en laboratoire, puisqu’il n’y a pas de prédateur et que le milieu n’est pas hostile. Donc il est possible que, dans ces conditions expérimentales, l’hôte n’ait plus autant besoin du poisson.

Les résultats de l’expérience ne sont pas pour tout de suite. Mais l’étude a déjà permis de montrer que, sans les anémones de mer, la diversité biologique n’est pas aussi riche. Or cette richesse est indispensable à la survie du récif de corail. Si l’homme veut le préserver, il doit modifier radicalement son comportement.

 

  © 1998 ARTE G.E.I.E