À
TABLE EN NORMANDIE

Clac,
clac, clac fait la bonne vieille presse à
cidre de la Pommeraie quand André Lair et
sa petite-fille Sophie la mettent en marche dans
le domaine des Lair en Normandie. Le cliquetis
monotone résonne puissamment à travers
la grange, traverse la cour jusquau poulailler,
parcourt la laiterie et finit par se perdre dans
les pâturages et les prés plantés
darbres fruitiers, qui entourent cette ferme
située dans la Manche, à quelques
kilomètres à lEst de Coutance,
sur la presquîle du Cotentin. En Normandie,
où lon revendique plus de sept cents
variétés de pommes différentes,
ce sont les pommiers qui définissent le
paysage. Or voici revenu le temps de presser ces
pommes tantôt amères, sucrées
ou acides, dont le jus fermenté donnera
le cidre.
Cest
toute la famille (Martine et Alain, leurs enfants
Sophie et David et les grand-parents Michèle
et André), qui sest rendue la veille
dans les vergers pour ramasser dans lherbe
les pommes, petites, jaune pâle ou rouge
vif quune bise automnale a promptement décroché
de larbre. Rien quà les regarder,
on les croquerait. Ce sont des variétés
tardives, très spéciales. Les fruits
précoces et les pommes à couteau
contiennent trop peu de sucre et dacidité
pour la fabrication de cidre. Cest pourquoi,
chaque année, en octobre, novembre et décembre,
les Lair font trois à quatre sorties sous
les arbres pour rentrer leur récolte. Ils
ramassent ainsi plus dun quart de million
de pommes à cidre, de quoi extraire quatre
à cinq mille litres de jus. .
Les
pommes pourries, abîmées et véreuses
sont éliminées, celles qui ont survécu
au test de qualité sont lavées et
grossièrement hachées. Une bande
convectrice transporte les gros morceaux vers la
vieille presse en bois. Ils passent en couches
superposées que séparent des lits
de paille, afin de faciliter lécoulement
du jus. Quand la cuve est pleine, le pressage commence.
Faites chauffer lhuile de coude ! Il est
certain que là où lon fabrique
du cidre à léchelle industrielle,
on emploie depuis longtemps de gigantesques machines.
Chez les Lair, le jus sécoule dans
des fûts de chêne dans lesquels la
fermentation se fait sous vide. Chez eux, pas plus
de cuves en inox ou en plastique que de beurre
en broche, même si le nettoyage en serait
bien plus commode. Mais la tradition, cest
la tradition et le bonheur des enfants est grand
quand ils peuvent se glisser dans une barrique
pour en brosser vigoureusement lintérieur.
A la ferme, quand la famille est nombreuse, chaque
génération trouve ainsi sa place.
Le temps que les levures fassent leur oeuvre sur
le sucre pour le transformer en alcool et en gaz
carbonique et voilà lhiver à
nos portes. Mais cest précisément
cette fermentation lente qui fait la particularité
du cidre, le gaz carbonique qui reste dans le breuvage
réjouit le palais de ses perles fines, qui
ne sont pas sans rappeler un autre produit des
maîtres de chai français. Tout comme
la cuvée dun champagne dépend
des raisins utilisés, ce sont les variétés
de pomme pressées qui font le goût
du cidre. Chaque producteur a son secret de fabrication.
Chez Alain Lair, ce sont par exemple les variétés
closette, binet rouge et
tête de brebis qui vont au pressoir.
La confidence sarrête là, cest
le mélange qui fait le cidre. Du côté
industriel, la conception est la même et
on standardise le produit pour garder le client.
Au printemps, le cidre nouveau arrive enfin, sous
forme de cidre brut poussé jusquau
bout de la fermentation ou de cidre doux. Cest
la teneur en sucre non fermenté qui fait
toute la différence.