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Un château fort reconstitué en 1901-1908 peut-il être la reproduction authentique d'un monument médiéval ? A quel point la restauration pouvait-elle être fidèle à l'original ? " L'architecte Bodo Ebhardt s'est trouvé devant un castel médiéval dont 75% de la substance bâtie entre les 12e et 16e siècles étaient encore en place. Il n'a fait qu'ajouter le dernier étage et la toiture, puis il a remonté le donjon carré. A l'exception de la grande salle de l'Empereur, tous les entresols ont été reconstitués à l'identique. Les quelques libertés prises Bodo Ebhardt concernaient la décoration : on sait qu'il existait des peintures murales mais on ignore ce qu'elles représentaient. Les fresques de l'artiste alsacien Léo Schnug, qui évoquent les vertus chevaleresques, en glorifient le côté martial. Nous voyons des scènes épiques avec le roi Arthur, Charlemagne et d'autres. Tout le mobilier datant d'une période allant de 1400 à 1633 a dû être acheté. Or, il était connu qu'à la fin du moyen âge, les artistes voyageaient entre l'Alsace, la Suisse et le Tyrol : les objets d'ameublement ont été recherchés à l'intérieur de ce périmètre, en veillant strictement à ce qu'il fût vraisemblable qu'ils eussent pu faire partie du mobilier d'origine " Quelle a été l'influence de l'Empereur Guillaume II sur la restauration? " Il n'a agi que sur la conception de la " salle de l'Empereur " qu'il a refusé de compartimenter afin de lui conserver ses proportions monumentales. Et là, il utilisa l'héraldique pour exprimer ses fantasmes médiévaux : sur les murs, les blasons égrènent les empereurs Hohenstaufen et Habsbourg, parmi lesquels il se pose ainsi en légitime successeur de ces illustres lignages. " Sur le plan de l'histoire de l'architecture, où se situe la restauration du Haut-Koenigsbourg ? La reconstruction de cette ruine n'a pas été un cas unique. D'autres souverains allemands, avant Guillaume II, s'étaient engagés dans une politique de restauration active des forteresses (Hohenschwangau, Marienburg, Wartburg) afin de documenter la continuité et la légitimité du pouvoir de l'Etat. En France, il n'en a pas été autrement lorsque l'on décida de s'engager dans la reconstitution de monuments historiques nationaux et cette notion de l'Etat était présente dans la philosophie et les techniques de restauration. Avec le Haut-Koenigsbourg, l'empereur allemand avait voulu surpasser Napoléon III et sa reconstruction de Pierrefonds, réalisée par l'architecte Viollet-le-Duc dont la réputation s'étendait jusqu'au Reich. " En effet, il existe en France, depuis la fin de la Révolution, une sorte de tradition en matière de restauration. On regrettait les destructions iconoclastes et l'on commença à reconstruire - d'abord les cathédrales, puis les châteaux et les monuments historiques. Viollet-le-Duc et Bodo Ebhardt servaient tous deux un empereur. L'un, Napoléon III avait choisi Pierrefonds comme lieu de villégiature pour lui-même et sa cour et fit dessiner la décoration et les meubles d'après des thèmes médiévaux mais dans le style de 1850 ; l'autre, Guillaume II, chargea son architecte allemand Bodo Ebhardt, d'acheter des armes et du mobilier datant du moyen âge pour créer un musée qui pouvait passer pour la reconstitution plausible d'une forteresse médiévale. A la même époque, d'autres architectes défendaient une vision différente : Georg Dehio, par exemple, put imposer en 1899/1900 que le Ottheinrichbau, une partie du château de Heidelberg, soit conservé à l'état de ruine. Dehio argumenta qu'une restauration porte forcément la marque d'un style personnel qui modifie l'image de l'Histoire. Ce fut un premier pas dans l'évolution qui conduisit à la Charte de Venise sur la Restauration et la Conservation des monuments et des sites, qui ne fut signée qu'en 1964. Celle-ci stipule que la restauration doit s'arrêter " là où commence l'hypothèse " de ce qu'aurait pu être la forme originelle du monument. " "En ce lieu, où régnèrent Hohenstauffen et Habsbourg, une troisième dynastie, celle des Hohenzollern, fait renaître avec vigueur donjon et enceinte " Telles étaient les motivations de l'Empereur Guillaume II Pourquoi Guillaume II choisit-il de restaurer cette forteresse et pas une autre ? " Pour Guillaume II, le don que la ville de Sélestat lui fit de cette ruine en 1899 était inattendu, mais opportun, et il en ordonna immédiatement la restauration - pour en faire un musée et non un lieu de résidence, puisqu'il en possédait déjà une à Strasbourg. Il en confia la réalisation à l'architecte Bodo Ebhardt, alors âgé de 34 ans, qui remonta les vestiges bien conservés du Haut-Koenigsbourg selon des règles strictement scientifiques. Pourtant, il ne s'agissait pas uniquement, pour l'Empereur, de bâtir un musée qui donnerait une vision plausible du moyen âge. Il voulait aussi que le Haut-Koenigsbourg symbolisât la légitimité de la dynastie des Hohenzollern. Quelques exemples en font foi : Ce n'est pas par hasard si, au portail d'honneur, les armes de Guillaume II flamboient au-dessus du blason de Charles Quint, sous le règne duquel l'empire des Habsbourg était le plus étendu. Les huit marques des tailleurs de pierre que Bodo Ebhardt - dans la tradition des confréries médiévales - conçut et fit graver chaque année que durèrent les travaux, et qui permettaient de dater les différentes étapes de la restauration, en disent long à ce sujet. La marque de 1903, par exemple, est faite de 3 " H " imbriqués qui figurent un aigle stylisé. La légende gravée au ciseau explique au visiteur qu'en ce lieu où régnèrent Hohenstauffen et Habsbourg régnait maintenant Hohenzollern. La salle de l'Empereur dont il a été question plus haut est un hommage à la maison Hohenzollern : Guillaume II s'y présente en rénovateur du Saint Empire romain-germanique de nation allemande à travers l'héraldique. Trente ans après l'annexion de l'Alsace, le propos de Guillaume II n'était pas de se servir de la forteresse comme symbole d'une Alsace allemande, comme le lui reprochèrent ses détracteurs, et notamment le caricaturiste alsacien Hansi. Il voulait au contraire employer ce don inopiné pour insister sur la continuité des dynasties impériales allemandes. La forteresse lui offrait la possibilité de faire revivre le moyen âge et de se présenter dans la lignée des empereurs allemands de cette époque. "
Les
Alsaciens et leur Haut-Koenisbourg " Le chantier de restauration sur lequel étaient appliquées des techniques d'avant-garde spectaculaires attirait déjà des foules de touristes venus d'Alsace, de France et d'Allemagne ; le phénomène alla s'accentuant après l'achèvement des travaux. On pouvait voir sur le chantier deux grues électriques et un petit train comme ceux utilisés dans les mines. Il servait à acheminer des blocs de grès depuis une carrière située à 500 m de là jusqu'à l'intérieur de la forteresse. Tout cela attirait les touristes qui venaient en familles ou en groupes. Un car faisait la navette entre Marckolsheim, Sélestat, Kintzheim et le Haut-Koenigsbourg. On pouvait aussi prendre le train jusqu'à Saint-Hippolyte, la Vancelle-gare ou Sélestat. De là, il y avait encore une heure ou une heure et demi de marche. L'afflux était si grand qu'on finit même par construire une troisième route entre Kintzheim et le Haut-Koenigsbourg. " Pourtant, même si elle était un but d'excursion apprécié, la forteresse resta longtemps aux yeux des Alsaciens le symbole de la présence allemande. Quoi de plus évident dès lors, pour Renoir, que d'y tourner " La grande illusion ", un film résolument pacifiste où le cinéaste démontre l'absurdité de la guerre en prenant l'exemple des Français et des Allemands. Après des études d'histoire de l'art, Monique Fuchs a été conservatrice du Musée des Beaux-Arts, puis du Musée municipal de Mulhouse de 1982 à 1990. Nommée en 1990 administratrice du Haut Koenigsbourg et conservatrice de ses collections, elle enseigne depuis 1999 l'histoire de l'art à l'Université de Mulhouse. |
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