Marius et Jeannette

Robert Guéduiguian
Filmographie


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Dieu vomit les tièdes
(1990 - 100 min)

Scénario et dialogues : Sophie Képès, Robert Guédiguian
Photo : Bernard Cavalie Musique : Kurt Weill, Pergolese
Interprètes : Ariane Ascaride (Tirelire), Pierre Banderet (Quatre-Oeil), Jean-Pierre Darroussin (Cochise), Gérard Meylan (Frisé), Jacques Boudet (Fernand), Farouk Bermouga (Karim), Hélène Surgère (la mère de Cochise), Patrick Bonnel (Rachid), Christine Brucher (la femme de Cochise), Alain Lenglet (l'éditeur).

  

Quatre enfants et un chien : pas exactement un club, mais une tribu. Quatre Indiens, Cochise, le Frisé, Tirelire et Quatre indiens, bruns de peau et de chevelure, liés par un serment de fidélité à leur glorieuse origine de pauvres. A l'âge où l'on scelle la promesse écrite de son doigt entaillé, avec une telle puissance de ritualisation, une si forte certitude de qui l'on est, et que c'est bien, que l'on peut choisir la meilleure mort pour le chien, puis la donner.
Cette histoire n'est pas le temps plein du film de Guédiguian, mais un souvenir qu'il découpe en pointillés, par reprises et prolongements, comme une enquête apposée à la découverte de quelques cadavres flottant dans les eaux de l'Estaque, vingt ans plus tard, en 1989. Année du bicentenaire, année des retrouvailles pour les quatre Indiens vieillis, malheureux, solitaires.
Elles ont lieu autour de Cochise devenu Parisien, devenu écrivain, elles ont lieu en pays natal, quand Cochise quitte la capitale et sa femme, et revient à l'Estaque, chez sa mère.
C'est un film évidemment obsédé par la perte de la pureté plus que de l'innocence, et par la trahison. Ce dont le désengagement politique, voire le reniement, ne sont qu'un premier degré inscrit aux origines ("fils de pauvres") et raconté au présent sur un mode humoristique - quand le bistrotier doit faire passer le portrait de Che Guevara pour celui de son grand-père ; ou avec plus d'inquiétude et de dérision, quand les organisateurs du bicentenaire prétendent nettoyer la ville (des clochards, des Arabes). Mais sur le strict plan politique, le film garde le ton libertaire, parfois potache, des années anars - chansons et pétards sous la conduite délurée de Tirelire.
La question de l'engagement politique est avant tout ici celle du lien, dans l'amour, de la volonté surhumaine de l'indissoluble ; question tragique de la démesure, et du risque de la folie posée à partir de l'enfance. L'originalité de Guédiguian tient en partie à ce que son investigation est visuelle autant que narrative. Le souvenir d'enfance réserve en effet des indices en forme d'apparitions, il tient le récit par une série de suspens plus que par un véritable "suspense". Il ne s'agit au fond que de voir : voir cette vertigineuse contre-plongée à l'entrée des enfants dans une salle des machines (la salle du Serment), qui les fait grands comme des titans, puissants comme des dieux. Puis les voir adultes, dans une église désaffectée où ils peuvent à nouveau se lier par une tâche impossible, énorme et artisanale. Voir enfin, au dernier instant du film sur le lieu où les "jumeaux", Cochise et le Frisé se sont enfin séparés, une plongée exactement inverse du souvenir. Comme dans les combats de dieux méditerranéens aux origines du monde, l'ordre humain ne peut se fonder qu'à partir de la juste place donnée à une transcendance, c'est-à-dire d'abord à une bonne définition du haut et du bas. Et du dehors, et du dedans : de l'espace en un mot - travail de peintre plus que de héros fondateur. Devant sa baraque de tôles, le Frisé peint le pont tournant à l'entrée du port, là où passaient les grands bateaux ; mais il le peint tel qu'il le vit autrefois, comme s'il cherchait à retrouver par l'extérieur la salle des machines de l'enfance. Sa folie n'est peut-être pas de peindre ce qu'il ne voit plus, mais de ne plus pouvoir voir ce qu'il a devant lui. Aussi l'achèvement du tableau coïncide-t-il avec la mort, et la fin du film.
Le modèle pictural vaut pour la démarche de Guédiguian, "cinéaste de quartier" comme il se titre lui-même. Lequel travaille depuis quatre films, dix ans, dans ce pays de Marseille, avec le risque de l'effet pittoresque - le soleil, l'accent, la légèreté, la violence du Sud. Avec les mêmes quatre acteurs - ce qui signifie leurs corps changeant de film en film, comme une montagne sous la lumière. «Dieu vomit les tièdes» n'est pas pittoresque, mais contemplatif ; et drôle, et mystérieux comme la voix allemande de la chanson qu'écoute le Frisé, sur laquelle on n'aura aucune explication. Car il n'est pas besoin d'explication, simplement de trouver la forme d'une fidélité vivante.

Cahiers du cinéma n°446 DR

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