Marius et Jeannette

Robert Guédiguian et Marseille


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«J‘aime Brecht, Capra, Pasolini et Ken Loach pour ne citer qu‘eux. Je ne travaille qu‘avec des amis qui partagent mon point de vue. Cela me permet de perpétuer ma tribu originelle. Comme tous les pauvres, la solitude me tuerait. Marseille est mon langage (lumières et couleurs, architectures et costumes, mer et collines, corps et gestes...). L‘art que j‘aime le plus est enchâssé dans la réalité. Voilà pourquoi je ne tourne qu‘à Marseille.»

Marseille, source d'inspiration ?

Voilà une question qui me laisse muet. Ce sont les "non-Marseillais" qui, peut-être, pourraient apporter des éléments de réponse. Certains l'ont fait de Flaubert à Cendars, en passant par Walter Benjamin et Albert Londres...
Je suis né à Marseille. Cette cité ne m'inspire pas ; elle me fonde. Comme tous les Marseillais, mes origines sont mêlées : mon père est arménien, ma mère est allemande. Mais comme tous les Marseillais, aussi, mes origines me préoccupent peu.

Lorsque je me demande qui je suis, je réponds : je suis un fils d'ouvrier né à l'Estaque dans les quartiers Nord de Marseille en 1953 (le quartier passe toujours en premier dans cette ville). Voilà mon identité, ma culture et ma morale. Et ma langue.

Si l'on veut bien admettre qu'en cinéma comme en littérature, l'artiste travaille avec une langue qui lui est imposée parce qu'il ne l'a pas choisie et parce qu'elle l'a constitué, je dirai que Marseille est ma langue. Par exemple, si l'on me demandait d'écrire un court métrage dans lequel un vieux monsieur explique à un gamin sa passion pour la pêche, ce vieux porterait un bleu de chauffe repassé avec virtuosité et le gamin serait vêtu de son seul maillot de bain. L'enfant aux pieds nus serait kabyle, le vieux serait un ancien docker italien. Il enseignerait la pêche au sard et sous un soleil de plomb, il pousserait sa chaise à l'ombre d'un figuier sorti furieusement d'une roche blanche et sèche. Loin sur la mer, un pétrolier semblerait désolé. Enfin, bref, pas de pantalons de velours, de bottes en caoutchouc, de brochets, de peupliers, de prairies, ou même d'usines de pâte à papier. (Cette comparaison entre littérature et cinéma n'a aucune valeur théorique (les linguistes veuillent me pardonner) mais c'est un moyen commode d'illustrer mon sentiment.

J'ajoute à cela que toute histoire peut s'incarner n'importe où. C'est ce "n'importe où" qui lui donnera son caractère unique. C'est probablement, et pour l'essentiel, de là que viennent les différences entre les oeuvres et je pense qu'il faut résolument préserver ces différences face à la prétention totalitaire des industries audiovisuelles de programme. Ce mot lui-même fait frémir *. Un dernier mot : Jean Genet disait : "Ecrire, c'est trahir." Avec tout le respect que je lui dois, pour ma part, je voudrais écrire pour être fidèle.

Robert Guédiguian

*Il est urgent de résister car c'est, au niveau de la planète entière, vers l'image unique que vont ces industries.

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