Marius et Jeannette

Un conte de l'Estaque


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Le scénario de Marius et Jeannette est édité par ARTE Editions et Hachette dans la collection Scénars. Extraits :

Note d'intention hâtive

Tout ce qui est petit étant par définition joli, il s'agit d'écrire un petit conte contemporain.

 

Marius et Jeannette ont quarante ans. Ils sont ouvriers et vivent à l'Estaque, le quartier de Marseille connu grâce aux impressionnistes (et aux films de Robert Guédiguian).
Outre les difficultés liées à leur situation sociale (et le film en parlera abondamment), ils sont blessés par... la vie. Ce conte ne va décrire qu'une chose, la renaissance de leur capacité à être heureux.

Le récit se structurera dans deux théâtres : une usine désaffectée, immense, qui domine la mer, et une courette typique de l'habitat traditionnel du Sud.

Dans l'usine désaffectée, Marius vit seul. Dans la courette, Jeannette est "soutenue" par ses voisins, deux autres "couples". Ces deux autres couples nous permettront de parler de Castro, de Le Pen, de la déportation, des grèves, du foot et aussi... du favisme (maladie mortelle liée à l'ingestion de fèves fraîches).

Bien sûr, cette histoire se terminera bien car... il le faut.

Il faut ré-enchanter le monde.

Robert Guédiguian et Jean-Louis Milesi

01. GÉNÉRIQUE -

Port de Marseille. Un globe terrestre flotte sur l'eau et rentre au port sur la chanson :

«Il pleut sur Marseille, le port rajeunit
il pleut sur Marseille, Notre-Dame sourit
il pleut, eh oui il pleut, le soleil se languit
il pleut, beaucoup, un peu,
ma ieu m'en fouti,
ma ieu m'en fouti.... »

 Ecoutez-le (Real-Audio) ...

Au fond de l'eau, un panneau de l'Estaque indique la direction que suit le globe.


1. CIMENTERIE - Ext. Jour -

Des engins démolissent une usine, arrachent la ferraille comme on étripe un lapin... Sous le regard de Marius, la quarantaine, en salopette rouge, un fusil à lunette à la main. C'est le vigile de cette ancienne cimenterie, longée par une voie ferrée. Au loin on aperçoit un bout de mer.

Jeannette s'agrippe à des tuyaux et escalade. C'est une femme de quarante ans, vêtue en jeans (pantalon et blouson). Elle s'approche d'un amoncellement de pots de peinture de vingt kilos, plus ou moins en train de rouiller. Elle en prend un dans chaque main....

Jeannette : Putain, je me ruine le dos...

Une voix : Hè ! Là-bas ! Arrête-toi !

Jeannette : Merde ! Y'manquait plus que ça. Un gardien !

Elle pose les pots et attend.

Marius s'approche dans son dos, le fusil toujours à la main, boitant de la jambe droite. Elle se retourne.

Jeannette : Ma maison va tomber en ruine si je mets pas une couche de blanc sur les murs, elle est fermée depuis six mois cette usine, tout le monde les a oubliés ces malheureux pots de peinture. Si je les prends pas, ils vont pourrir sur place!... Tu pourrais me les donner?

Marius : Mais elle est barjo. T'i'es barjo ou quoi ! Tu crois qu'ils sont à moi ces pots de peinture? On me paye pour les garder . Donne-moi tes papiers.

Jeannette : Mes papiers !

Marius : Oui, tes papiers.

Jeannette : Et en plus, tu vas me dénoncer aux flics ! Bé, garde tes pots et lâche-moi, elle est pas à toi cette usine, tu viens de le dire ! J'ai pas de sou pour la peinture. Je vais pas aller en tôle pour ça ! Je suis pas la fille de Jean Valjean, moi. Alors, je te rends tes pots et je me barre.

Marius : Dis, arrête un peu de parler et donne-moi tes papiers, je te dis.

Jeannette lui tend son portefeuille. Il lit les papiers.

Jeannette (à voix basse) : Fasciste.

Marius : Quoi ! Qu'est-ce que t'i'as dit!

Jeannette (criant) : J'ai dit "fasciste"!
T'i'es un ouvrier comme moi, non ! Qu'est ce t'i'en as à foutre de cette peinture, merde! Heureusement que je suis pas arabe, sinon tu m'aurais tiré dessus.

Marius : Stop ! Tais-toi ! Prends tes papiers et va-t'en, hein!...

Jeannette : Ben, c'est gent...

Marius : Chut ! Chut! Tais-toi ! Va-t'en en silence... En silence.

Elle recule lentement.

Jeannette : Et la peinture?

Marius : Allez, allez!

Il la regarde séloigner.


2. SUPERMARCHÉ - Int. Jour -

Deux pots de peinture avancent sur le tapis roulant d'une caisse de supermarché. Jeannette est bizarrement assise derrière sa caisse. Elle est toute tordue sur son siège, et c'est en fait la seule position qui lui permet de rester assise sans avoir mal au dos.
Elle tire les pots de peinture pour les faire passer devant le rayon lumineux qui lit le code-
barre... Un chef, Monsieur Ébrard, passe dans son dos et lui dit :

Monsieur Ébrard : Hè! 1‘estropiée!

Jeannette se retourne.

Jeannette : C'est à moi que vous parlez, Monsieur Ébrard ?

Monsieur Ébrard : Tenez-vous droite, Jeannette.

Jeannette : J'y arrive pas. Quand je me tiens droite, j'ai mal.

Monsieur Ebrard : Ça va, ça va, vous ralentissez la caisse.

Jeannette (se mettant droite): Aucun client ne s'est plaint. Y'a que vous, hè!

Monsieur Ébrard s'éloigne.

Jeannette (pour elle-même) : Tortionnaire!

Caissière : Jeannette, si tu continues comme ça tu vas te faire virer, fais gaffe.

Jeannette : Et qu'ils me virent ! Je les emmerde ! J'ai toujours fait mon boulot, y'a jamais eu une plainte contre moi ! Si y me virent c'est pas parce que je me tiens de traviole, c'est parce qu'y supportent pas que je ferme pas ma gueule ! Et moi je les emmerde tous ! Si je ferme ma gueule, en plus du mal au dos j'aurais l'ulcère. Et je gagne pas assez pour me payer des maladies de riches...


3. CHEZ JEANNETTE - Int. Crépuscule -

Un panoramique nous révèle l'endroit où vit Jeannette : un ensemble de maisons basses dans un vieux quartier de l'Estaque. Jeannette habite dans une de ces maisons, divisées en appartement, donnant sur une courette intérieure tout en longueur.

Assise sur le pas de sa porte, Jeannette reprise des chaussettes. Le jour décline.

Dans son dos, sa fille Magali, dix-neuf, vingt ans, de type européen, essuie la vaisselle.

Assis à table, son fils Malek fait ses devoirs. Il a dix, onze ans, de type arabe. C'est que son père était d'origine arabe.

Jeannette : Qu'est -ce que tu vas devenir ? T'y arriveras jamais. Ton père, il était fort. Mais toi avec ta mauvaise santé... tu pourras jamais travailler sur un chantier.

Malek : M'am, j'ai eu quatorze...

Jeannette : Et la dernière fois, t'i'as eu dix-huit ! Quatre points en moins, ça compte, non ? Tu vas redoubler.

Malek : Mais non, on passe avec dix.

Jeannette : Tu t'en sortiras pas si t'i'as pas un bon métier, t'i'es trop faible.

Magali (muette jusqu'alors) : Maman a raison.

Jeannette : Tous les sacrifices que je fais pour lui. Je vais jamais au coiffeur, je travaille jour et nuit ! Et voilà ! Résultat quatorze.

Malek : M'am, je suis troisième de la classe. Arrête, maintenant.

Magali : Tais-toi ! Tu vas pas engueuler ta mère, non ! Va te coucher ! Allez, va te coucher!

Jeannette : Mais il a pas mangé!

Magali : Qui dort dîne.

Jeannette : Tu veux qu'il soit malade ! Faut qu'il mange.

Jeannette range sa couture et ferme la porte.

Vous pouvez lire une séquence supplémentaire dans la rubrique "Chapitre Un" du site de Libération

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