Marius et Jeannette

Points de vue sur le cinéma


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"Je crois en la responsabilité qui existe dans le fait d‘être un intellectuel : être une force de proposition pour un public. Pour un public signifie à l‘attention d‘un public, mais aussi à la place d‘un public. Responsable donc et ... porte-parole."

"Si tu ne vas pas au cinéma, le cinéma viendra à toi."
Voilà sous quel signe est placé l'itinéraire de Robert Guédiguian. Né de père arménien et de mère allemande, il a grandi à l'Estaque, ce petit port encerclé d'usines du Nord de Marseille, que les impressionnistes et les cubistes rendirent célèbre au début du siècle, et qui sera le cadre unique de ses films.

"J'ai grandi dans un gras monde qui était structuré par le mouvement ouvrier. Les gens travaillaient à 80% sur les quais, il y avait une solidarité. On était pauvre, mais on était pauvre ensemble. Aujourd'hui, quand je vois, dans une cité, deux types se foutre sur la gueule parce que l'un est orthodoxe et l'autre je ne sais quoi, ça me désole. Le fond du problème, c'est qu'ils sont chômeurs et se font niquer par la société. Gérard est espagnol et suisse, Malek est kabyle et italien, je suis arménien et allemand. On ne s'est jamais posé de questions d'identité. Quand je vois les minots avec la croix de Kabylie et toutes ces conneries de repli d'identité, je ne peux pas m'empêcher de dire qu'on noie le poisson et que, oui, c'était mieux avant."
"A l'Estaque, tout le monde était communiste, et Malek, Gérard et moi, on est devenu chef de groupe. Vers 15-16 ans, quand on voit son père rentrer des quais chaque soir, la tête fracassée de fatigue, ça donne envie de se battre. On s'est battu, on y a cru, et puis on en est revenu. Déçu. Cet état d'esprit a donné
«Ki Io sa ?» tourné en 1985, à toute vitesse, dans un état de rage incroyable et qui reste mon film le plus noir : un constat d'échec des idéologies, sans une once d'espoir."

"Monté" à Paris au milieu des années 70, pour mener à bien des études en sciences sociales et soutenir une thèse sur la conception de l'Etat dans le mouvement ouvrier, Robert Guédiguian aime à rappeler aussi qu'à cette époque, il avait la bougeotte.
"J'ai suivi une femme à Paris et ce point de départ, personnel, est devenu ensuite professionnel. Par des amitiés communes, j'ai rencontré alors René Féret, dont le film Histoire de Paul venait d'obtenir le prix Jean Vigo. Foucault avait d'ailleurs écrit un papier sur son film. Nous sommes devenus très amis Féret et moi, et comme il avait le projet d'adapter l'Alexanderplatz de Döblin, il m'a demandé de l'aider, sans doute parce que j'étais germaniste et que je connaissais bien l'oeuvre de Brecht et de Döblin. Finalement, nous n'avons pas eu les droits du roman, mais nous avons poursuivi ensemble un travail d'écriture qui a donné «Fernand». Ce travail m'a renvoyé à des choses personnelles, et je me suis dit qu'après tout, je pouvais bien raconter ces histoires pour moi-même. Deux mois après, j'écrivais le scénario de «Dernier été», que j'ai tourné deux ans plus tard avec Frank Le Wita... René Allio, d'une génération plus âgée, tournait son «Retour à Marseille».
C'était la fin d'un mode de vie, la disparition d'un tissu social, la mort des petits commerces, la crise de l'emploi. Ce monde déjà disparu, on l'a recréé avec "le coeur conscient", comme disait Pasolini."

Par endroits, L'Estaque ressemble encore à ce qu'il fut. Telle petite rue inchangée qui semble une impasse à première vue, révèle un escalier qui mène dans une autre rue en surplomb : on est dans «Rouge Midi». A quelques kilomètres, le pont majestueux où les enfants de «Dieu vomit les tièdes» se font le serment de ne jamais trahir leurs origines, enjambe toujours, superbe et éternel, le canal de Caronte 1. Mais, au Plan d'Aou, la cité HLM où se situait l'action de «L'argent fait le bonheur», les immeubles sont délabrés et certaines fenêtres murées. Sur le terrain de foot, Farid, 14 ans, qui joue dans les deux derniers films de Robert Guédiguian, nous salue puis retourne à son match : le cinéma, c'est bien pour rigoler, le foot, c'est du sérieux.

Pour résumer le cinéma de Robert Guédiguian, il faudrait deux mots : Marseille et famille. Marseille, d'où il vient ; la famille, où il vit : liens de sang, liens de coeur, liens de travail... Mais ce cinéma-là ne se résume pas, il se sirote comme un pastis serré, il se hume comme le vent du large. Les six films de Guédiguian - «Rouge Midi» (1983), «Ki Io sa ?» (1985), «Dieu vomit les tièdes» (1989), «L'Argent fait le bonheur» (1992), et «A la vie, à la mort !» - se déroulent tous à Marseille et on mesure bien, à travers ce tissu d'images et de souvenirs, combien la géographie des lieux a fécondé l'imaginaire du cinéaste.
"Si les scénarios de chacun de mes films sont radicalement différents, ce qui ne bouge pas, c'est le décor, qui n'en est pas un, puisque c'est le quartier de l‘Estaque.
La problématique du milieu prolétaire propre à cette ville et aux quartiers populaires comme l'Estaque colle parfaitement à la société telle que je veux la raconter."

(1) Ce pont est aussi celui de «Toni» de Jean Renoir.

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